Samedi
10 avril.
Ma
Germaine aimée, mes gosses chéris, ma mère.
Je reviens
à vous après une longue absence : 13 février – 10 avril, presque
2 mois ; mais je veux vous donner le pourquoi de mon silence car je
ne veux pas que vous ignoriez quelque chose de ma vie en Allemagne.
Il y a
eu le 14 février une évacuation sur la France d’éclopés et d’infirmes, et
2 d’entre eux partaient pour le Nord. Je n’ai pu résister à l’intention
d’envoyer ou d’essayer d’envoyer des nouvelles à ma famille ; je fis donc
2 longues lettres que je confiai aux 2 heureux qui regagnaient la patrie.
L’heure du départ était presque arrivée et, d’un œil intéressé, je suivais les
préparatifs quand on commença à fouiller les partants. Je crus alors que mes 2
lettres allaient être découvertes, je rentrai précipitamment à ma salle et
cachai mes carnets, craignant une visite. Je vécus alors une heure
terrible ; quand je sortis, mes 2 hommes me firent signe qu’ils avaient
toujours mes lettres et cela me soulagea, mais je me promis de ne plus
continuer mes narrations quotidiennes, ce qui devenait trop dangereux.
Il a
fallu que je revienne au camp avec les camarades Lemaire, Dransart, Gaillet,
Duponchelle et autres pour que le goût de continuer mes impressions me reprît .
Eh ! oui, je suis de nouveau au camp des prisonniers depuis le Jeudi 8
avril. Pourquoi y suis-je revenu ? mystère. Je n’ai pu le savoir. Ce que
je sais, c’est que le Jeudi matin, on me signifia que j’avais à préparer mon
baluchon pour quitter le lazaret. Ce fut de la surprise et de la consternation
pour mes amis et mes malades. Que signifiait mon départ ? On ne me
renvoyait pas au camp parce que je n’avais pas fait mon devoir. Oh !
certes non, je l’avais fait amplement, et je n’avais pas besoin , pour m’en
donner la preuve, des pleurs de plusieurs de mes malades et des serrements de
mains de mes amis, ma conscience me le disait.
Dimanche
11 avril.
J’ai pu
ce matin assister à 2 messes ; je n’avais pu le faire qu’une fois depuis
Noël, le Lundi Saint ; jour où j’avais eu le bonheur de faire mes Pâques.
Oh ! ma Germaine ! oh mes enfants ! oh ! ma famille, comme
j’ai prié pour vous et combien fervente est la prière du prisonnier et de
l’exilé. Le Français en Allemagne prie, même celui qui en France passait pour
indifférent. Le respect humain, s’il existe quand même ici, est moins accentué,
les bons principes puisés dans des familles et des écoles chrétiennes
renaissent. En un mot, sous le rapport de la religion pratiquée, le spectacle
de la vie des camps est plutôt réconfortant et l’on voit peu de soldats
affichant l’impiété de façon notoire. Si cela pouvait se continuer quand nous
serons de retour au pays, la France serait bien vite transformée, mais
hélas ! une fois le danger passé, les passions sans doute reprendront le
dessus.
Comme je
pense à vous, mes très chers, et que la vie me paraît amère loin de vous. Comme
je tremble pour toi, ma pauvre chère femme, pour nos enfants, pour ma mère. Que
tu as dû souffrir et que tu dois souffrir encore, ma toute aimée, et dire que
je ne puis rien faire pour t’aider, moi ton homme.
Mercredi
14. Samedi 17 avril.
Hier
soir, une nouvelle nous est parvenue qui nous remplit tous de joie, et la
source nous paraît sérieuse. Il s’agirait d’une évacuation d’infirmiers sur la
France pour le début de la semaine prochaine. Si le tuyau est bon, serait-ce
bien vrai et verrions-nous enfin la fin de nos tourments ? Car ce n’est
pas une vie que celle que nous menons depuis de longs mois en ce pays. Quelle
consolation, si je pouvais seulement me dire : nous sommes en France, je
foule le même sol que ma femme et mes enfants, je respire l’air du pays natal,
les kilomètres diminueront bientôt et je pourrai me rapprocher du Nord. Ce
serait réellement trop de joie.
Lundi 19
avril.
Je n’ai
réellement plus le goût d’écrire tant je suis désolé. Toujours pas de
nouvelles, que c’est long, et qu’es-tu devenue, ma femme avec nos 4 enfants et
ma mère.
Il y a 2
ou 3 jours, Dransart recevait 2 cartes de sa femme, aujourd’hui Duponchelle en
reçoit également 2. La femme de Duponchelle lui dit qu’elle a reçu sa 1ère carte le 28 Mars, alors que nous écrivons
depuis Novembre, c’est quand même malheureux. Toi, ma Germaine, as-tu reçu de
mes nouvelles, voilà ce qui me chagrine. Que de bile tu dois te faire, ma
chérie, et combien tu dois penser à ton homme qui avait tant besoin de tes
soins assidus et si dévoués. Oh ! comme je pense à tout cela ! Que je
sois seul avec mes pensées ou que les autres circulent, gesticulent et causent
autour de moi, toujours, mes aimés, vous occupez ma pensée et je puis dire avec
juste raison que je vis sans cesse au milieu de vous, bien qu’effectivement des
centaines de kilomètres nous séparent.
Je vais
maintenant prier notre Dieu pour vous, je verserai le trop plein de mon cœur et
peut être pourrai-je reposer en songeant à vous. La nuit dernière, j’ai
constamment rêvé de vous, tu me parlais, ma Germaine, et je m’entretenais aussi
avec nos gosses, Emile, Raymond, Jean, Marie-Thérèse évoluaient au milieu de
nous, je les voyais comme s’ils avaient été effectivement près de moi . Mais la
désillusion vint bientôt avec le réveil sonné lugubrement par le clairon
allemand. Ah ! ce clairon, quelle horreur et quand entendrons-nous à
nouveau nos joyeuses sonneries françaises ?
Je te
laisse pour aujourd’hui, ma Germaine, je t’embrasse de tout cœur ainsi que nos
gosses et ma mère. Que le Bon Dieu vous garde tous et que nous puissions nous
revoir bientôt, sinon nous revoir, du moins savoir ce que nous sommes devenus
les uns et les autres. Bonsoir et bonne nuit ; à demain.
Le
carnet se termine là. En ma possession, il ne me reste que quelques pages
arrachées à un carnet, pratiquement illisibles et qui retracent un itinéraire,
certainement celui au départ de Giessen jusqu’en Suisse. Je vais essayer de les
transcrire.