Mobilisation

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L’heure décisive est arrivée. Nous partons après avoir serré la main aux amis et embrassé une dernière fois notre femme et nos chers gosses. Au détour du chemin, nous jetons un dernier regard et sur le clocher du village et sur les maisons que nous quittons, et aussi et surtout  sur les êtres très chers que nous laissons là-bas dans la désolation et les pleurs. Pour moi, j’ai au cœur  une consolation très grande : c’est un baume très doux, sous la pluie très vive, en m’embrassant, en me serrant dans ses bras, avant mon départ, ma femme m’a dit des choses sublimes et réconfortantes : « toi mon chéri, fais ton devoir pour la France, je ferai le mien aussi, je serai forte. »    

Et je pars le cœur plus léger, l’âme aussi plus haute ; oui, je ferai mon devoir, tout mon devoir, quoiqu’il arrive et où qu’on m’envoie.

Et gaiement nous cheminons par la route poudreuse. Nous sommes une trentaine de camarades, tous bons Français, au cœur bien accroché, et nous voulons tous être de bons défenseurs de nos foyers et de nos terres menacés. Les chants succèdent aux chants et le chemin nous paraît court- Pont-Thibaut, Ennetières, le Moulin de Lesquin, Petit-Ronchin, Lille  même nous acclament, tant il y a de fermeté dans notre maintien, d’ardeur dans nos regards et d’enthousiasme dans nos refrains. Nous sommes bien soldats et nous sentons que c’est pour que la France reste France que nous allons partir à la frontière.

Gustave s’en est allé avec  Georges Duriez ; je les ai perdus de vue, j’espère les retrouver ou à la porte de Douai ou à l’Hôpital Militaire. Je  presse le pas à cet effet, je ne revois pas Gustave et je ne lui ai pas dit au revoir ; il faut que je le retrouve.

 En vitesse je gagne la caserne « Souhain » et comme par hasard, je rencontre, à la porte du quartier, le sergent Hollande que jadis, nous avons connu à Genech. L’ami me guide dans la caserne et après bien des recherches, j’apprends que Gustave a du rejoindre sa compagnie dont la formation s’effectue dans une école, rue du Marché, près de l’église St Pierre St Paul. Je regagne la grand’place après avoir pris une consommation avec l’ami Hollande. Je saute dans un car B qui passe et quinze minutes après, je découvre Gustave. Je suis heureux de le revoir pour l’encourager ; je l’avais trouvé si triste au moment où il quittait Pont-à-Marcq. Il ne peut plus sortir, je vais lui chercher un peu de victuailles et un peu de boisson ; il me dit qu’il partira sans doute vers Cambrai avec un détachement du 1er territorial. Son capitaine rassemble ses hommes, je le quitte en l’embrassant et en lui souhaitant bon courage ; je ne le reverrai plus qu’à côté de Maubeuge, à l’endroit où je ne pensais jamais le voir.

Je reviens, pensif, vers l’hôpital militaire croisant sur la route des groupes de mobilisés qui vont aussi là où le devoir les appelle, tous paraissant animés des sentiments les plus nobles. Me voici à la porte de l’hôpital militaire dans un groupe compact de civils et de prêtres, attendant, les uns comme les autres, qu’on leur donne une affectation.

La classe 96 est passée pendant que j’ai cherché Gustave. Je cause avec  l’abbé  Duriez qui ne me lâche pas, avec les abbés Gertgen, Deswartes et autres que j’ai connus au 43ème. Le temps passe ; on nous invite  à revenir le lendemain à la première heure. L’abbé Chuffart de Lesquin que je rencontre, me demande de l’accompagner ; je soupe en sa compagnie, nous prenons quelques consommations et nous allons nous coucher ensemble. Première nuit loin des miens, loin de ma femme aimée, loin de mes chers mioches ; à genoux, au pied de notre lit, nous adressons au Dieu des armées, notre fervente prière. La prière sera toujours mon réconfort et mon soutien pendant la triste période que nous allons traverser. Pour Dieu, pour la France, telle sera ma constante devise.

Le lendemain, mardi 4, dès 4 heures, nous sommes debout, l’ami Chuffart  et moi et après avoir pris le café, nous dirigeons nos pas vers l’hôpital militaire. Quelques instants après mon arrivée, on appelle la classe 96 ; je me présente, on m’affecte à la place de Maubeuge. Je me rends à « Libana », où nous devons recevoir notre fourniment. Parmi les capotes, les vestes, les pantalons, les sacs, sabres et autres choses, je choisis. J’ai vite trouvé, il me manque un képi, il est sous ma main, il me va bien : me voici soldat. Une glace est là à deux pas, je me regarde tant il est vrai que la vanité garde toujours ses droits. Ma foi, je ne suis pas mal, il y a bien un peu la barbe qui déguise, mais cela ne pourra m’empêcher de faire tout mon devoir. Cette idée de devoir oh ! Comme elle est ancrée en mon cœur. Ce n’est pas pour une période d’instruction que l’on nous équipe, c’est pour la guerre ! Que ce mot est terrible ! La guerre, c’est un fléau, la guerre, c’est le carnage, surtout avec nos armements modernes ; ce sont des milliers et des milliers de vies supprimées, ce sont les larmes, les pleurs, les plaintes des mères, des épouses et des enfants. La guerre comprend toutes ces horreurs, mais c’est aussi et surtout la lutte sacrée pour la patrie, pour le sol de nos pères, pour l’existence nationale. Pour cela, chaque enfant de notre terre de France doit se dévouer, se dépenser, c’est ce qui constitue le devoir.

Il est presque midi et nous devons revenir pour 2 heures. Nous avons la permission de sortir pour aller déposer en ville nos effets civils. Avec deux camarades, je pars pour prendre d’abord un modeste repas et nous rendre ensuite chez Dervaux où je dois déposer mes habits. La chose est faite ; nous revenons au plus vite, croisant toujours sur la route de longues théories d’hommes de tout âge et de toute condition, qui vont, comme  nous, se faire armer. Jusqu’à 8 heures et demie du soir, nous resterons là, à causer avec l’un, avec l’autre, à fumer des pipes, à boire de temps à autre une bonne chope.

Enfin voici l’heure, nous mettons sac au dos et nous partons alignés par 4 et au pas, comme si jamais nous n’avions cessé d’être soldats. On nous entoure, on nous acclame et entre deux haies de spectateurs enthousiastes, nous arrivons au Grand Boulevard. Nous faisons là une halte d’un quart d’heure et nous gagnons la gare de La Madeleine où nous devons nous embarquer à minuit 16. Nous nous arrêtons  un moment  sur le pont avant la gare ; quelques bataillons équipés défilent devant nous en fredonnant des refrains guerriers. J’ai appris par la suite que c’était le 1er Régiment territorial et que Gustave en était.

Minuit 16, heure militaire, le long train s’ébranle, bondé de soldats. Nous sommes installés dans de vastes wagons où sont disposés des bancs rustiques ; nous déposons nos sacs et nous nous mettons à l’aise car nous devons passer la nuit dans ce triste dortoir. Les gares succèdent aux gares, toutes faiblement éclairées par des lampes plus ou moins crasseuses. Le long des lignes, se profilent d’espace en espace, des ombres humaines, ce sont les hommes mobilisés pour garder les voies de communication. Voici Templeuve, je le reconnais dans la nuit. Par la pensée alors je me reporte près de ma femme, près de mes gosses aimés, près de ma mère, tous encore à pleurer sans doute à cette heure. Un moment de douleur m’étreint, je pleure mais il faut être fort, je refoule mes larmes et j’adresse au Dieu des armées la plus fervente des prières pour tous les être aimés que je quitte et qui, pour des mois, vont rester sans soutien et sans appui.

Je repère au hasard Nomain et envoie un souvenir ému aux oncles et tante ; je vois passer les gares d’Orchies, de Saint-Amand et Valenciennes. Le pays devient alors accidenté, la lune qui éclaire alors la nuit m’en révèle les beautés. Je ne puis reposer et suis sans cesse à la porte du compartiment ; j’en profite pour récolter un joli rhume qui me tiendra pendant quelques jours. Le train stoppe enfin, c’est Maubeuge, il est 5 heures ½ du matin et le jour commence à poindre. Nous descendons du train, mettons sac au dos et nous dirigeons vers la ville.

Nous franchissons la porte et gagnons le local qui doit nous abriter du moins provisoirement. C’est une école désaffectée, pourrie d’humidité et malsaine au possible ; nous y resterons jusqu’au 11 août, date à laquelle nous partirons pour la glacerie d’Assevent à Rousies. Nous devons installer ici un hôpital de 300 lits. Le matériel nous arrive sur des chariots nombreux et nous commençons un travail gigantesque. Une glacerie n’est guère préparée à devenir un hôpital, surtout en temps de guerre, à cause précisément des toitures faites de vitres, ce qui constitue pour les blessés un danger permanent. Nous nous mettons cependant à l’œuvre. Nous déballons les caisses, nous nettoyons complètement 5 ou 6 salles immenses et nous installons nos lits en attendant que les malades et blessés viennent les occuper. Je me dévoue le plus que je le puis, ne comptant ni mon temps, ni ma peine. Je suis en cela entraîné par l’exemple d’un excellent ami que je me suis fait ici, le sergent Lemaire de Cambrai, qui est comme la cheville ouvrière de cette œuvre et qui par la suite se prodiguera en toutes circonstances.

 

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