Hôpital temporaire de Rousies

                      retour

Le 14 août, nous recevons notre premier malade, Lemaire de Provin près de Seclin. Le 15, jour de l’Assomption, on ne dirait guère que c’est la fête de la Vierge, n’était la messe que j’ai servie ce matin dans le petit oratoire installé dans l’usine, le 15 donc, profitant de quelques heures de répit, je suis allé avec un ami, Charles Dujardin, pharmacien à Lille, explorer les environs. Mon dessein secret était de retrouver Gustave ; je me doutais qu’il était aux environs de Maubeuge. Je visitais donc Rousies, Cerfontaine, Recquignies, Boussois, Assevent, rencontrant sur la route  quelques gens du pays, en particulier Louis Démon d’Ennevelin et Debuchy de Genech. J’avais vu tout le 1er territorial, hormis la 8ème compagnie, logée sous la tente à la batterie de Rocq ; je n’avais pas de nouvelles  de Gustave. Le lendemain, dimanche 16, déambulant par les rues d’Assevent avec les abbés Leconte et Derycke , je rencontre François Destre de Wannehain, sergent au 1er territorial. Nous nous serrons la main et il me dit immédiatement qu’il a rencontré Gustave à Rocq où il est cantonné. Cette nouvelle me remplit de joie, je pourrai enfin le revoir et m’entretenir un moment avec lui. Le lendemain 17, je mets mon projet à exécution et ayant sollicité du médecin–chef  Monsieur Lanthier, un laissez-passer , que j’obtins du reste facilement, je me rends à Rocq. J’y trouve Gustave et aisément vous pouvez imaginer sa joie et son contentement. Je vais le trouver, je l’embrasse, il peut quitter les rangs, et, sur ma demande, son capitaine lui permet de sortir avec moi pendant 2 heures. Nous descendons ensemble les hauteurs de Rocq et arrivons à Recquignies où nous prenons ensemble quelques consommations, histoire de causer du pays. Je suis heureux, je vous l’avoue, de me retrouver avec mon frère que j’aime beaucoup et qui a besoin d’être guidé et remonté. Notre entrevue je pense lui fera du bien. Je le quitte vers  7 heures ¼ et reviens à Rousies ; tandis que lui regagne son poste à Rocq.

 

Nous continuons ici nos occupations habituelles pendant les journées des 18, 19 et 20, c’est presque la vie monotone de la vie d’hôpital en temps de paix. Le 20 vers 5 heures, l’idée nous prend d’aller visiter les travaux effectués autour du fort de Boussois. Nous partons ,l’abbé Gertgen, l’abbé Dhalluin, l’abbé Dewartes, l’abbé Meurisse et moi, en fumant nos pipes, le long de la Sambre au cours sinueux ; nous traversons le pont qui au-dessus de la Sambre relie Recquignies à Boussois et nous arrivons dans cette dernière localité. Le premier soldat que je rencontre est Dutilleul de Tourmignies qui est logé dans un estaminet avant d’arriver au fort de Boussois. Il me dit que son sergent Paul Godin est parti vers le fort ; au plus vite je file dans cette direction et trouve, grosse surprise,  Gustave avec Auguste Rousseau et le garde de Pont-à-Marcq .Je finissais justement de causer de Gustave aux amis qui m’accompagnaient et je venais de leur montrer à 3 kilomètres sur la droite, la batterie de Rocq. Encore une fois ma joie fut grande et ensemble nous vécûmes une heure délicieuse ; nous nous quittons au pont de Boussois et comme pour l’aller,  nous regagnâmes la glacerie en longeant la Sambre.

    

Nous ne savions pas encore ce qu’était la guerre, quand le Dimanche 23 au matin, à l’heure à peu près précise où dans le clocher de Pont-à-Marcq on sonne la messe, nous entendîmes au loin le canon dans la direction de Mons. L’ennemi approchait donc ; Mons est en effet à une trentaine de kilomètres de Maubeuge, qui sait, si sous peu de jours, nous ne verrons pas apparaître les casques à pointe. Dans la même journée, les populations de Jeumont, Boussois évacuent leurs demeures et nous voyons défiler tristement devant nous  des vieillards, des femmes, des enfants partant vers la terre d’exil.

 

Le soir du même jour, sur la route d’Assevent à Boussois où nous prenions un peu le frais après le labeur de la journée, nous voyons arriver vers nous, avec ses 7 mioches une femme du peuple, qui elle aussi, fuit devant l’ennemi. Une voiture passe ; nous l’arrêtons, le conducteur va vers Maubeuge ; nous le prions d’aider la malheureuse ; il accepte et nous hissons les gosses sur le véhicule. Je me souviendrai longtemps de l’accent de sincérité qu’il y avait dans la voix de cette femme quand elle nous dit : merci !

 

Le soir tombe, nous rentrons à l’hôpital pendant que toujours, dans le lointain, le canon se fait entendre. Le 24 au matin, un aéro est signalé à l’horizon ; à sa forme nous le reconnaissons aisément, c’est un anglais et cependant, de tous côtés, les coups de fusil et de canon partent pour l’atteindre, c’est un moment de suprême émotion. Heureusement, l’erreur est reconnue car nous entendons sonner le « cessez le feu » et le biplan pouvant descendre des hauteurs où il planait, vient atterrir au champ d’aviation de Maubeuge, à un kilomètre d’ici à vol d’oiseau. Le lendemain 25, un aéroplane allemand apparaît et est aussitôt salué par une bordée de coups ; héroïquement (c’est un mot qu’il faut employer même pour nos ennemis) il fait le tour du camp retranché de Maubeuge, semblant se jouer du danger ; mais il est enfin atteint d’un projectile que lui a lancé le 41ème d’artillerie de Douai ; il est irrémédiablement perdu.

 

Le 26 août, nous réserve l’arrivée de notre 1er blessé : Jean Baptiste Fromont  de Ronchin. Etant sentinelle la nuit à Colleret près de Cerfontaine , il fut blessé d’un coup de revolver dont la balle lui traversa le corps de part en part. Le pauvre homme était dans un état  pitoyable et comme la balle lui avait lésé la colonne vertébrale, il eut presque de suite, tout le bas du corps paralysé. Quelques jours plus tard, il mourait dans mes bras ; on avait vainement  essayé de télégraphier à sa famille ; les communications étaient coupées, rien à faire. Quelle nouvelle affreuse pour sa pauvre femme et ses 3 gosses !

 

Quelques heures après Fromont, arrivait le sergent Stagier de la 1ère Cie du 1er territorial, originaire de Tourcoing; il avait tout le pied gauche déchiqueté littéralement par une balle tirée presque à bout portant. La vraie vie d’hôpital en temps de guerre commençait pour moi. Il me fallait moi si sensible, si impressionnable, faire appel à toute mon énergie, à toute ma force de  caractère pour assister à toutes ces scènes terribles. Grâce à Dieu, je trouvai en moi des ressources insoupçonnées, je fis face à tout et méritai les éloges de mes chefs. Je me hâte de dire que ces félicitations, je ne les ai jamais recherchées, j’ai tout bonnement fait mon devoir de bon Français.

 

Sur ces entrefaites, j’avais été nommé caporal et infirmier de visite de la division des blessés, chargé par le fait d’accompagner les majors dans leurs visites aux blessés et pour les pansements.

 

Nous apprenons, le lendemain, que le fils du Prince de Saxe, jeune homme de 18 ans, lieutenant dans l’armée allemande, a été blessé et fait prisonnier avec son ordonnance. Tous deux sont ramenés à Maubeuge; le Prince subit l’opération du trépan et meurt le lendemain. C’était un simple chasseur à cheval en patrouille qui avait blessé les 2 hommes avec les 2 seules cartouches lui restant.

 

Puisque toujours tonnait le canon, et que des éclats nous arrivaient par intermittence, il fut décidé de déblayer les voûtes de l’établissement afin d’y loger nos malades et blessés et d’y trouver nous-mêmes un asile. Ce fut encore un travail très dur et très ingrat.

 

Pendant ce temps, le ballon captif logé dans le même hangar que le dirigeable, s’élevait dans les airs pour repérer les positions ennemies. Nous eûmes la vision très claire du danger qui nous menaçait. Nous ne nous étions guère trompés car le lendemain 29, dès les premières heures du jour, une canonnade des plus nourries commença. Près de nous, éclataient, avec un bruit formidable, les obus allemands ; les éclats volaient jusque dans notre cour et dans le bâtiment même, à tel point que deux de nos blessés furent atteints dans les salles. Nous fûmes contraints de faire le déménagement sous la mitraille, quatre par quatre, nous nous dirigeâmes vers les salles des malades et nous pûmes, sans encombre, les mettre en lieu sûr, sous les voûtes. Il était temps et les laisser davantage eut été les exposer à une mort presque certaine. Dans la rafale, j’étais resté assez calme; je fus un des premiers à me dévouer pour entraîner les autres; mais j’évitais quand même d’aller au devant du danger: on peut être brave sans être imprudent.

 

Le 31 août pendant toute la journée, ce fut le bombardement en règle d’Assevent, où se trouvaient des batteries françaises et des soldats coloniaux. Quelle horreur ! à cent mètres de notre résidence, les obus pleuvaient drus comme grêle, reversant les habitations et jetant la terreur. Dissimulé derrière un pan de muraille, je regardais les ravages du canon et les ruines amoncelées ; c’était bien la guerre dans tout ce qu’elle a de hideux. Dieu fasse que jamais nous ne revoyions pareil spectacle !

 

Mais nous voici à la terrible journée dont les souvenirs resteront gravés en ma mémoire jusqu’au dernier de mes jours. Souvenirs de misères, de douleurs, de deuil.

Le canon tonnait toujours, mais ne nous faisait plus le même effet qu’au début, nous étions presque habitués à sa grande voix et je ne vous cache pas mon impression personnelle, je me sentais ici en parfaite sécurité : je n’avais pas peur. Je pensais plus à vous mes aimés qu’à moi-même ; volontiers j’aurais fait le sacrifice de ma vie, pour que la vôtre fût épargnée. Dieu paraît vouloir me conserver en vie pour que je continue à veiller sur vous tous.

 

Dans le courant de la journée du 1er septembre, on nous annonce l’arrivée de 8 blessés nouveaux. Je cours à la porte, il y a parmi ces hommes un capitaine et un sergent. Le capitaine porte une plaie au côté et une à la tête ; il est resté sur son cheval pour venir jusqu’ici. C’est le capitaine Gosselin du 3ème d’artillerie. Il est encore maintenant dans la salle 12 où je loge depuis le début et il va beaucoup mieux. Les autres ont des blessures diverses, balles ou éclats d’obus sur tout le corps.

De 1 heure jusqu’au soir, plus de 200 blessés nous arrivent : du 1er territorial, du 145ème, du 31ème colonial, du 3ème territorial, du 1er et du 3ème  d’artillerie ; ils ont été fauchés par la mitraille ou dans les tranchées de Boussois, ou dans la plaine entre Boussois et Erquelines. Quel spectacle lamentable et que de sang versé ! Jambes et bras fracturés, têtes en bouillie, pantalons, capotes et képis troués de balles et d’éclats d’obus, douleur peinte sur tous les traits. A notre époque de civilisation à outrance, est-il possible de voir de semblables tableaux ? Jusqu’à présent, il me semblait que de pareilles choses ne pouvaient exister que dans l’imagination de détraqués ; je sais maintenant à quoi m’en tenir et je pourrai parler de la guerre et de ses horreurs en connaissance de cause.

On fait rapidement les premiers pansements et la troupe des infirmiers se précipite pour caser tout ce monde qui, sans crier gare, nous envahit . Ce fut une rude besogne, sans compter qu’il me fut impossible de manger un morceau, si ce n’est à minuit et demi, mais ce n’est qu’un détail, je n’avais pas eu le temps d’y penser.

La nuit naturellement se passe dans l’insomnie complète, j’étais en effet obligé de courir d’un lit à un autre lit, d’une salle à une autre salle. Des malheureux que je soignais et qui souffraient atrocement me demandaient en suppliant de les achever, pour immédiatement mettre un terme à leurs tortures et moi, je les consolais de mon mieux, leur disant de penser à leur femme, à leurs enfants, à leur mère, pour lesquels il devait vivre ; je les engageais doucement à demander au Dieu des souffrances la force de souffrir et souvent ils entendirent ma voix. Ce m’est à présent une consolation de savoir et de constater que tout ce monde m’aime. Tous ceux qui à moitié valides s’en sont allés vers la terre d’exil, m’ont embrassé à leur départ, me remerciant de ce que j’avais fait pour eux et à tous je fis la même réponse: je n’ai fait que mon devoir comme vous avez fait le vôtre.

 

 Les 2, 3 et 4 septembre, c’est toujours la canonnade terrible et épouvantable ; il n’est pas prudent de mettre le nez dehors, c’est une véritable pluie de projectiles, nous sommes en plein champ de bataille. Les forts de Boussois, Rocq et Cerfontaine sont réduits au silence par les grosses pièces allemandes qui ont une plus longue portée que les nôtres. Dans ces différents ouvrages, les voûtes abritant les soldats s’écroulent en partie, entraînant la mort de plusieurs et en blessant un grand nombre très grièvement. Dans tout cela, qu’est devenu Gustave, je me le demande et chaque fois qu’à la porte on amène de nouvelles victimes, je me précipite, pensant voir mon frère aimé ou quelque ami de Pont-à-Marcq. Les infirmiers du château d’Assevent, au nombre d’une trentaine, avec leurs officiers et leurs majors fuient sous la mitraille et viennent se réfugier chez nous ; ils nous aideront dans notre besogne.

Le soir du 4, nous ne pouvons plus recevoir de blessés, toutes nos salles sont pleines, tous nos lits occupés ; nous en avons 300. Et cependant, le bombardement continue plus terrible que jamais, bien que le moral soit resté bon chez moi, le physique est fortement déprimé; je suis énervé au possible; qui ne le serait pas ? L’atmosphère est lourde et irrespirable.

Un obus énorme éclate sur la cuisine des infirmiers, le toit est défoncé et le cuisinier, mort de peur, nous revient comme par miracle. Un immense incendie s’allume à Maubeuge et d’autres dans la direction de Louvroil et Ferrière-la-grande; c’est le cas de le dire : tout est à feu et à sang.

 

Le 6 septembre, dimanche, à 5 heures et 5 heures ½ , je sers deux messes à une chapelle improvisée sous une voûte, je communie et sors réconforté. A 7 heures ½, les Français qui ont miné le pont jeté sur la Sambre entre Assevent et Rousies où nous sommes, exactement à 50 mètres de l’usine où nous sommes, le pont donc saute avec un bruit formidable. Les vitres volent en éclats et des débris de briques, de pierres, de ferrailles nous arrivent avec fracas. De grands incendies s’allument à Recquignies et à Boussois, les maisons et les usines flambent comme de l’amadou. A 300 mètres de chez nous, dans des prairies, des mitrailleuses françaises sont installées et crachent des balles dans les rangs des ennemis dissimulés derrière un pli de terrain à Boussois. D’un point élevé de l’usine, je suis les différentes phases du combat. Je voudrais voir les nôtres foncer à la baïonnette, il ne m’est pas donné d’assister à ce spectacle. Vers 2 heures, une accalmie se produit ; on dit que les Allemands ont été repoussés, et que des secours nous sont arrivés avec le Général d’Amade. Nous reprenons courage, et l’espoir renaît en nos cœurs ulcérés ; et la nuit survient pleine d’ombres et mystères. Le réveil fut terrible pour nos cœurs français; de l’autre côté de la Sambre, vers Assevent, des casques à pointe apparaissaient, des fantassins allemands vêtus de gris se promenaient tranquillement comme en pays conquis.

Monsieur Dubois, officier d’administration, sort de l’hôpital et va parlementer avec eux ; on cause d’un côté et de l’autre de la Sambre puisque le pont est démoli. Les Allemands sont, paraît-il, très corrects, nous ne serons pas ennuyés, mais nos blessés sont prisonniers.

 

Le 8 septembre au matin, on nous annonce que le Drapeau Blanc flotte sur Maubeuge, ce qui veut dire que la ville se rend avec ses forts, son artillerie et 40 000 hommes de troupes. Terrible, terrible ! pour nous surtout qui ignorons ce qui se passe plus loin et qui, depuis de longs jours, sommes comme isolés du reste du monde.

Et cependant, je conserve au cœur une invincible confiance ; je ne cesse de répéter aux amis que nous ne pouvons pas être vaincus ; je lutte presque seul contre le découragement qui paraît gagner tout le monde. Je répète que les deux actions, russe et française, doivent être combinées et que la mobilisation russe se faisant lentement, il faut éloigner le plus possible les Allemands de leur pays et de leur centre de ravitaillement, de façon à permettre à nos amis de pénétrer au centre de l’empire allemand. J’explique que la tactique employée par le Général Joffre est celle utilisée, dans le passé, par le célèbre général romain Fabius Cunctator dit le Temporisateur et qui lui a toujours si bien réussi.

A 10 heures du matin, un sergent-major allemand accompagné d’un simple soldat se présente chez nous. Il est reçu par le médecin-major Schulz qui cause allemand, et demande si nous avons des vivres ; il est poli et correct. A midi ½ , une troupe allemande apparaît, encadrant de nombreux prisonniers français du 145ème et du 1er territorial. Je me précipite vers la porte, voulant voir si Gustave n’est pas là. La troupe s’arrête ; on lui fait observer que le pont sur la Sambre était coupé ; je ne puis voir aucun prisonnier, j’en suis tout triste.

A 4 heures ½, un gros officier allemand accompagné de 4 ou 5 soldats armés, vient rendre visite à nos blessés ; il est également très poli et très correct. Un officier quelconque qui l’accompagne se permet de distribuer aux blessés quelques friandises et des fruits ; je ne veux assister à ce spectacle et m’éloigne.

Pendant ce temps là dans le lointain, on entend une musique militaire : ce sont, paraît-il, les Allemands qui pénètrent dans Maubeuge. Le soir, 2 sentinelles allemandes, baïonnette au canon, gardent le pont du chemin de fer situé à l’extrémité de notre propriété, et, de l’autre côté de la Sambre, on entend des chants de victoire.

Des officiers et soldats allemands ont pris possession du château d’Assevent, ont vidé les caves et, gavés de vin et de liqueurs, s’amusent.

 

Nous voici au 9 septembre, le soleil se lève radieux, éclairant nos campagnes dévastées, le canon s’est tu comme par enchantement et le calme règne partout. Nous sommes vraiment sortis de la tombe ; nos nerfs se détendent, il était temps.

La journée du 10 septembre est également très tranquille et, librement, nous pouvons vaquer à nos habituelles occupations.

.

Le 11 , une agréable surprise m’est réservée ; un major allemand arrive tout de bleu habillé, il est accompagné d’un infirmier français qui lui sert d’interprète et qui n’est autre que mon très cher ami Georges Duriez. Je me précipite vers Georges et nous nous embrassons. Suis moi, dit-il, j’ai quelque chose à t’annoncer : J’ai fait pour toi ce que tu aurais fait pour moi, j’ai traversé les lignes allemandes et j’ai retrouvé Gustave. Consoles-toi , il est très bien portant, il n’a pas été blessé et part comme prisonnier très courageux. Cette nouvelle me mit du baume sur le cœur ; en effet, je l’ai dit plus haut, je n’étais pas sans crainte au sujet de Gustave, d’autant que le bombardement du côté de Rocq avait été terrible.

Dans l’après-midi, un cycliste partant vers Roubaix passe à notre hôpital, je lui confie une lettre pour ma chère famille ; il me promet formellement de faire tout le nécessaire et, en passant à Pont-à-Marcq, de la remettre de la main à la main à ma femme bien aimée. La promesse faîte a-t-elle été réalisée, je l’espère.

Nous vîmes également un peu plus tard apparaître les cornettes blanches de 2 sœurs de charité, accompagnant des dames de la Croix Rouge. Je remis encore une lettre, et on m’assura qu’elle arriverait. Quelle bonne fortune si ma femme si tendrement aimée, mes enfants chéris et ma mère pouvaient savoir que je suis toujours en bonne santé, que je n’ai pas souffert du siège et que mon moral reste toujours excellent.

Nous apprenons par les dames qu’un nouveau pape a été nommé et qu’il s’appelle Benoît XV, puisse son règne être fécond. On nous dit aussi que le gouvernement a rappelé de la terre d’exil, 1000 religieuses pour soigner les blessés dans les hôpitaux ; reconnaîtrait-on maintenant que ces saintes filles sont susceptibles de rendre des services ? Il est vrai qu’en temps de guerre, on ne fait plus de politique. France aimée, puisses-tu revenir à la religion de tes pères, puisses-tu te consacrer entièrement à faire l’union entre tes enfants, plutôt que de les laisser s’entredéchirer.

 

Le samedi 12 septembre, devant 220 soldats et dans une des immenses salles de l’usine que nous occupons, a été célébrée une messe de Requiem pour le repos des âmes de nos soldats morts au champ d’honneur. Monsieur le Curé de Recquignies, qui est ici comme infirmier volontaire, célébra le saint sacrifice de la messe et prononça une touchante allocution qui fit couler bien des larmes. J’eus l’honneur, pendant la cérémonie, de chanter les soli pendant que répondait un chœur improvisé d’une quinzaine de soldats. Le spectacle fut en tous points émouvant et on pria avec beaucoup de ferveur pour nos frères d’armes tombés sur le champ de bataille et pour notre France.

 

Le lendemain, dimanche 13, à 7 heures ½ une nouvelle messe fut célébrée devant de nombreux militaires de toutes armes. On chanta le Credo de la 1ère messe de Dumont et 2 cantiques repris en chœur par toute l’assistance.

Le même jour, dans la matinée, 192 blessés et parmi eux le capitaine Delmotte de Lille et le lieutenant Calibre, nous quittèrent pour être remis aux autorités allemandes et être dirigés immédiatement vers la Belgique et probablement l’Allemagne. Le lieutenant Calibre adressa à ses compagnons d’exil quelques mots empreints du plus pur patriotisme, il les engagea à rester courageux et forts et leur laissa entrevoir que la captivité ne serait pas de longue durée, que bientôt ils pourraient rentrer dans leur foyer et fêter ensemble la victoire.

 

Rien de bien saillant dans les journées du 15 et du 16, à part une triste nouvelle me venant de Maubeuge et intéressant l’ami Georges Duriez. Il paraît que le pauvre garçon qui avait servi d’interprète aux Allemands et qui, comme tel, les avait accompagner un peu partout, a été arrêté brusquement un matin. On lui a tout simplement donné 2 heures pour mettre ordre à ses affaires ; puis on l’a emmené en Allemagne. Il a bien essayé d’avoir des explications, on lui a simplement répondu : vous n’avez pas à nous interroger, vous n’avez qu’à obéir. Et voilà le brave Georges parti on ne sait où, vit-il encore seulement ? Quel malheur !

 

Le 17, 3 de nos blessés sont encore évacués sur l’Allemagne ; on les conduit en voiture jusqu’à Erquelines, Belgique, par un temps épouvantable.

Un monsieur et deux dames de Seclin viennent nous rendre visite ; ils sont à la recherche de leur patron Dujardin de Seclin, le fils du « salineur » . Je crois qu’il est prisonnier, il était à Rocq, dans la même compagnie que Gustave. J’ai remis à ces dames une lettre pour ma femme, mes enfants et ma mère ; elles m’ont promis de la porter elles-mêmes. Quel bonheur, si l’on peut enfin savoir là-bas que je suis toujours en bonne santé.

Vraiment, depuis le départ de ces dames, je suis devenu rêveur, elles verront donc les êtres que j’aime le plus au monde et il ne me sera pas donné à moi de savoir seulement ce qui se passe là-bas. Voilà actuellement mon seul ennui, et cette situation est réellement terrible. Je ne vis plus depuis que je sais que les Allemands sont passés dans le pays. Oh ! ma femme aimée! Oh! mes  enfants ! Oh! ma mère !Quels jours terribles vous avez dû passer, que n’étais-je là pour vous soutenir, pour vous réconforter. Pourvu que rien ne vous soit arrivé ! Mais non, chassons de notre esprit ces idées mauvaises, non mon cœur ne se trompe pas, vous êtes toujours là bien portants. Dieu vous gardera, j’en ai l’espoir et la certitude.

 

Le 19 et le 20, des aéros allemands sillonnent les airs ; on dirait que quelque chose se prépare.

 Ce matin, 20, dans ma salle 12 où sont encore les grands blessés, nous avons eu la messe à laquelle assistaient de nombreux soldats, j’ai bien prié pour ma famille et ai demandé au Bon Dieu et à la Sainte Vierge de nous protéger tous.

 Cette après-midi, la femme d’un de mes amis de Beuvry, infirmier avec moi, est arrivée pour voir son mari. Tous ceux du pays qui sont ici se sont réunis pour causer un moment. Dransart de Faumont, Duponchelle de Beuvry, Mairesse de Raimbeaucourt, Demon d’Ennetières les Avelin, nous avons bu une chope ensemble et écouté ce qu’on disait dans les environs d’Orchies. C’est ainsi que j’ai appris  que les deux dames de Seclin étaient repassées à Beuvry et  avaient promis de porter la lettre à Pont-à-Marcq. Quelle veine ! Je suis tout réconforté depuis que je sais cela. Je n’ai plus désormais qu’un désir, te voir, ma femme, mes regards constamment se portent de la fenêtre de la salle où j’écris, vers le pont du chemin de fer où passe la route venant de Maubeuge. Il me semble à chaque instant que je vais te voir apparaître, mon aimée. Oh ! Que je serais heureux si ce bonheur m’était accordé ! Mais enfin, que la volonté de Dieu soit faite ! Je ne voudrais quand même pas t’imposer une trop grande fatigue, la route est si longue.

 

                                                                               Fin du premier carnet.


 

 

 

Suite