L’hôpital de Giessen

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Lundi 28 décembre, mardi 29, mercredi 30, jeudi 31.

 

J’ai donc passé plusieurs jours sans vous écrire contre mon gré   bien entendu, car je le dis devant le Bon Dieu, pas une heure ne se passe sans que je pense à vous, ô famille aimée.

Voici ce qui est survenu, je vais vous le narrer aussi rapidement que possible. Le lundi dans la matinée, je fus averti par le Major allemand que j’étais désigné avec 3 camarades pour aller à l’hôpital de Giessen soigner les blessés français. Je n’avais qu’à obéir et je devais partir le jour même dès que l’ordre me serait communiquer. Vers 2 heures, par une pluie battante, je fus choisi pour accompagner à l’hôpital un fiévreux ;  J’y allai et une demi-heure après j’étais de retour. Vers 3 heures ½ , on vint me prévenir que je devais me tenir prêt à partir avec 3 infirmiers : Montagne, Scalbert et Fleury . Nous mîmes sac au dos et en avant pour l’hôpital. Le médecin-chef que je rencontrai en arrivant fut très gentil et m’appelant par mon nom , il me désigna la salle où je logerais et me définit mes attributions. De suite, je me mis au travail avec toute mon énergie et mon courage, voulant une fois de plus montrer ce que pouvait faire un infirmier français.

Depuis mon arrivée du reste je n’ai eu aucun reproche d’aucune sorte ; et cependant il faut, comme on le dit, marcher droit avec ces Messieurs.

Je suis bien logé, un lit avec une paillasse à peu près convenable, et à partir d’aujourd’hui 31, en compagnie de 2 majors français, un commandant et un lieutenant, ainsi l’a voulu le Médecin-Chef. On est bien nourri : petit déjeuner : café au lait et 2 croissants ; midi : morceau de viande et légumes ; à 3 heures ½ : café au lait ; souper : panade ; pain à volonté ; boisson eau.

Et puis ce qui est énorme, faculté de se tenir propre, je puis me débarbouiller convenablement tous les matins, et prendre des bains ou douches quand je veux.

Je suis en ce moment très bien portant et j’ai un appétit formidable ; cela me réjouit fort, car je pourrai conserver mes forces pour l’avenir.

Je songe en ce moment que l’année 1914 va entrer dans l’éternité. Année néfaste s’il en fût et qui fera époque dans notre vie. Elle nous a valu une guerre comme jamais l’histoire n’en aura enregistré. Pendant son dernier semestre, des flots de sang auront coulé sur une partie de l’Europe, sang de fils, sang de père, sang d’époux. Cette année aura ouvert une longue théorie de deuils et fait couler des larmes bien amères dans presque toutes les contrées d’Europe. Disons en chrétiens : le doigt de Dieu est là, dans son infinie  sagesse  il a tout prévu, cela rentrait sans doute dans ses desseins, inclinons-nous humblement en pécheurs et demandons que cette calamité finisse bientôt et que la concorde règne au plus vite entre tous les peuples.

A genoux devant mon lit ce soir, j’ai prié pour toi avec ferveur ma Germaine, j’ai prié pour nos chers petits enfants, j’ai prié pour ma mère, pour mes frères, pour tes parents. Que Dieu fasse que cette année qui va s’ouvrir soit meilleure pour tous, que bientôt nous puissions nous retrouver pour nous aimer toujours, comme jamais nous ne nous sommes aimés.

 

Vendredi 1er janvier 1915.

 

Nous voici donc au 1er janvier de l’année 1915, et la guerre dure toujours et je suis en Allemagne . Je prends beaucoup sur moi-même pour ne pas pleurer aujourd’hui. Quel triste renouvellement d’année, loin de vous, famille aimée, n’ayant même pas la consolation de vous envoyer mes souhaits par lettre et encore moins de vous embrasser. Ah ! Je le sens ! Je le sais ! Il en est de même pour vous, et comment pourrait-il en être autrement entre personnes qui s’aiment comme nous nous aimons. Mais l’amour ne rapproche-t-il pas les distances ? Je suis parmi vous à cette heure où ceux qui restent au pays se souhaitent une meilleure année. Je te vois rêveuse et sans doute en pleurs, ma femme, ma Germaine aimée, tu caches tes pleurs à tes gosses  qui ne songent aujourd’hui qu’à remplir leur petite bourse, à part peut-être mon Emile qui pense au père qui l’aime tant et qui est si loin de lui.

Tu te demandes avec raison, mon aimée, où je suis et ce que je fais. Il est 1 heure, je viens de manger un morceau de viande et des pommes de terre avec un peu de sauce, ce n’étais ma foi pas mauvais. Il est évident qu’il m’en faudrait le double, mais il faut bien se contenter. J’ai en ce moment beaucoup de travail, je suis chargé de plusieurs salles, mais en particulier d’une salle à 4 lits où sont couchés 4 soldats français atteints de pneumonie double. Les malheureux souffrent énormément et ont entre 39°5 40°5 de température, souvent ils divaguent et je puis dire que je n’ai pas avec eux 5 minutes de liberté. Pansements humides, piqûres, potions de digitaline etc.., Ça n’en finit pas. Cet après midi, à 4 heures, j’ai du donner des lavements à 2 d’entre eux, le plus malade, au beau milieu de l’opération a tout lâché au milieu  de la salle. Inutile de dire que ça ne sentait pas la rose, mais n’insistons pas. C’est un des multiples incidents de notre vie, à nous les infirmiers, nous sommes dans l’exercice de nos fonctions.

Si au moins on était en France pour se payer une bonne chope de temps en temps ou un verre de notre excellent vin français , cela nous remonterait et nous soutiendrait, mais ici, il ne faut pas y songer.

Du fond du cœur, j’adresse une prière fervente au Dieu des Miséricordes, pour qu’il me garde pour vous, femme aimée  et enfants chéris. J’ai tant besoin de vivre pour vous. Espérons que ma prière sera exaucée et que je serai au milieu de vous au moment où je m’y attends le moins. Dans tous les cas, je le déclare, je me remets aux mains de Dieu, et je suis prêt à tout, assuré de faire sa sainte volonté. Je prends l’engagement formel au début de cette année, de consacrer tous les instants de mon existence à faire mon devoir pour Dieu, pour la France, pour toi, ma Germaine et pour nos chers mioches. Que Dieu m’écoute et me donne la force suffisante pour accomplir ce que j’ai actuellement tant à cœur.

Et le jour s’achève, mes yeux se ferment, j’ai beaucoup travaillé et je voudrais pouvoir passe une bonne nuit, mais c’est douteux, mes voisins ne font que tousser et m’appeler. Que voulez-vous y faire ? Je vous dit bonsoir à tous et vous donne rendez-vous pour demain. Bonsoir, je vous embrasse.

 

Samedi 2 janvier.

 

Voici, femme adorée, encore une journée achevée, entièrement consacrée à donner mes soins aux malheureux dont on m’a confié la garde. Je fais tout mon devoir, si pénible soit-il, sans murmurer, par esprit de sacrifice et pour que le Bon Dieu vous protège et me protège. Et puis, je me fais ce raisonnement : ici tu sers encore la France puisque tu soignes ses enfants, et tu n’es en guerre que pour servir la France. Tu le sais mieux que personne, ma femme, si je sais me dévouer, eh bien ! je me donne tout entier, parce que je me dis que nos soldats à l’hôpital ici sont doublement malheureux :

1)    d’être blessés ou malades.

2)    d’être soignés loin de leur pays et de leur famille par des étrangers qui, sans doute, je le crois, font leur possible mais qui ne sauraient faire oublier à nos pioupious l’infirmier français.

   

Dimanche 3 janvier.

 

Je n’ai pu être long hier, je suis littéralement débordé de travail et il faut toute ma volonté de faire cette narration pour toi, ma femme et pour mes gosses, pour m’inciter à continuer mon récit. Je le ferai, je te l’ai promis, ma Germaine, quand tu vins me voir à Maubeuge : il faut que tu saches tout ce que ton Emile a fait loin de toi. Mais je veux encore te rassurer, toutes les actions de ton homme se font et se feront sous le regard de Dieu.

Je n’ai pu aujourd’hui assister à la messe ; hélas ! Cette consolation nous sera sans doute souvent refusée. Nous sommes ici dans un pays tout à fait protestant et les quelques prêtres catholiques qui sont en ville sont assez occupés pour ne pas avoir le loisir de venir jusqu’à l’hôpital ou jusqu’au camp ; mais il faut se courber, on voit tant de choses drôles à la guerre !

 

Lundi 4 janvier.

 

Hélas ! Mes narrations ne peuvent plus être longues ; je n’ai plus, pendant mes journées, une seconde de liberté, et je commence à trouver, parce que d’autres le constatent, que c’est un peu trop de travail pour un seul homme. Depuis 3 jours, j’ai comme une bronchite, j’ai la fièvre et la nuit, quand je puis dormir, je sue beaucoup, je suis littéralement inondé de sueur, mais je me commande, je veux surmonter cela, et bien que je n’aie  chaque nuit que 2 ou 3 heures de sommeil, je résiste. Je veux qu’on dise que je fais mon devoir aussi bien ici qu’en France.

Mes malades gravement atteints (ils sont 5 maintenant depuis que l’on m’a amené cette après midi un nouveau militaire atteint de broncho-pneumonie côté droit) mes malades donc ne vont pas mieux du tout, si ça ne change pas ces jours prochains je n’ai pas grande confiance pour 2 ou 3 d’entre eux. Les malheureux, ils sont mariés et peut-être ne reverront-ils jamais plus ni leurs parents, ni leur femme, ni leurs enfants, ni le clocher de leur village. Comme tout cela me laisse rêveur et combien je me prends alors à penser à vous, mes aimés, à toi ma femme, à vous mes gosses, quand mon esprit n’est pas absorbé par le travail.

Un bruit aujourd’hui nous est arrivé du camp, il paraîtrait qu’avant le 15 de ce mois, il y aurait un départ pour la France d’infirmiers sectionnaires comme nous et de mutilés amputés d’un bras ou d’une jambe. Je n’en sais pas plus, mais si c’était vrai , oh ! Comme je trouverais léger mon labeur quotidien et que de doux rêves je ferais tous ces jours-ci. Mais il ne faut pas trop se réjouir à l’avance, en ce moment il n’est pas bon de s’illusionner parce que la désillusion est trop amère. Advienne ce que Dieu voudra, je me laisse guider.

Les majors, un vieux commandant de 68 ans et un lieutenant, tous deux français, qui logent dans la même chambre que moi, n’en savent pas plus long, on ne leur fait pas plus de confidences qu’on n’en fait à nous-mêmes.

A l’heure où j’écris, il est 10 heures ½ (du soir naturellement) je me suis mis, habillé sur mon lit, car à chaque instant je dois me lever pour répondre à un appel de malade. Quel malheur ! Et que ces gémissements et ces plaintes me font mal ! Et je suis presque impuissant, en ce sens que je ne puis que momentanément alléger leurs souffrances par des compresses glacées ou par des potions. Et toute la nuit je recommencerai la même chose.

 

                   Emile Déchirot     Caporal- Infirmier

                           

                   1ère section d’Infirmiers militaires de Lille

 

                   Dieu et France toujours.                   

    

                   Souvenirs pour ma Germaine et mes gosses.

 

                   Mes impressions quotidiennes pendant ma captivité en Allemagne.

 

                   Hôpital lazaret M.G.K. de Giessen ( Hesse ) Allemagne

 

                   Du 5 décembre 1914 au 8 avril 1915

 

                   A nouveau Camp de Giessen du 8 avril au ….

 

 

 

 

 

 

 

 

Mardi 5 janvier 1915.

 

Je me suis, la nuit dernière, endormi tout habillé sur mon lit, vers 1 heure du matin je crois et je n’ai pu naturellement rien ajouter à ma narration du 4 courant. Mes idées du reste étaient, à cette heure avancée de la nuit, devenues plutôt troubles.

La journée d’aujourd’hui n’a rien présenté de bien saillant ; j’ai été fort occupé comme à l’habitude mais je commence à m’y faire et ça me paraît moins dur qu’au début. Il est vrai qu’on est ici mieux nourri que dans les camps et mes forces reviennent progressivement, ce qui n’est pas un mal, car notre mission est sans doute loin d’être terminée.

Dans les instants où j’étais moins occupé, j’ai beaucoup pensé à toi, ma femme et à nos enfants. Ce qu’on nous avait dit hier me trottait évidemment par la tête et j’échafaudais par avance un tas de projets plus ou moins réalisables, pour le cas où nous retournerions en France et dans le Nord. Je me voyais déjà au milieu de vous, ayant profité d’une petite permission pour venir vous embrasser tous et vous rassurer. Dieu fasse que cela se réalise au plus vite et que je puisse mettre une fin à vos tourments et à vos douleurs. Pauvres chéris, que vous devez souffrir et combien je voudrais, moi, souffrir davantage encore pour que le calme, la tranquillité et la joie règnent en vos esprits.  Et je pense à cela, ma Germaine, bien que je te sache si forte et si vaillante, car la force a des limites, et bien que tu aies déjà beaucoup souffert, pauvre aimée, je comprends que tu ne puisses pas quand même t’habituer à la douleur comme tu t’habituerais à la joie. Que bientôt donc sonne pour nous l’heure de la délivrance, que bientôt exilés, nous puissions fouler à nouveau le sol de la patrie et revoir nos villes, nos bourgades, nos femmes et nos enfants.

Le poète l’a dit : l’exilé partout est seul, parce qu’il lui manque partout la patrie. Ainsi sommes-nous.

 

Mercredi 6 janvier.

 

Me voici au lit et je n’ai pas eu le loisir aujourd’hui de venir vous causer, famille chérie. Je viens de faire une prière au pied de mon lit, comme j’ai pris l’habitude de le faire chaque soir ; le major à 2 galons qui loge à côté de moi fait la même chose ; le vieux major à 4 galons, lui, se met au lit pour lire jusqu’à ce que le sommeil ferme sa paupière, il ne prie pas. Ce n’est cependant pas un méchant homme, au contraire, il me paraît très impartial, et est profondément respectueux de la religion d’un chacun, il admire même beaucoup ceux qui ont le courage de leurs idées et de leurs convictions.

J’étais plutôt gêné au début de loger avec ces 2 messieurs, mais je commence à m’y habituer, ils sont au reste pleins de déférence pour moi et ne savent quoi faire pour m’être agréables. De mon côté, je fais le possible pour leur venir en aide en toutes circonstances, car ils sont traités à peu près sur le même pied que moi et sont moins accoutumés que moi à la vie dure et aux privations.

On vient d’amener dans une chambre voisine de la mienne, un jeune militaire qu’on prétend atteint de la méningite cérébro-spinale. J’ai été naturellement informé le premier, parce que c’est à moi que le citoyen était destiné. Mais alors j’ai rouspété dur près du médecin-chef, lui disant que si le dévouement n’avait pas de limites, les forces humaines en avaient. Et il a consenti à m’adjoindre un infirmier de mes amis qui fut spécialement chargé du cas de la méningite.

 

Jeudi 7 janvier.

 

Rien de nouveau aujourd’hui.

Depuis qu’on nous a parlé d’un départ possible pour la France, je n’ai plus la tête hantée que de cette idée : ce serait si doux de revoir la France ! Et puis, nous, infirmiers, nous avons toujours la certitude que nous ne devons pas être prisonniers et nous ne savons pas nous faire pleinement à ce régime qui ne devrait pas nous être imposé. On nous fait faire un travail assez dur et nous n’avons plus les forces nécessaires pour faire cette besogne sans fatigue. La vie des camps nous a enlevé une bonne partie de nos moyens physiques et j’allais dire de notre énergie morale. En un mot, nous ne sommes plus les mêmes, et il nous semble qu’en France, avec le régime réconfortant des hôpitaux et la satisfaction au cœur, nous serions vite remis sur pieds et prêts à nous dépenser comme par le passé. Mais les chose traînent beaucoup et nous qui sommes ici à l’hôpital, nous n’avons encore été avisés officiellement de rien.

Il est vrai qu’ici les décisions sont vite prises, nous recevrons l’ordre de partir probablement 1 heure avant le départ définitif. C’est ainsi qu’on est accoutumé à agir avec nous depuis que nous sommes en ce pays.

 

Vendredi 8 janvier.

 

Ma nuit a été bonne, en ce sens que je n’ai pas été dérangé du tout, ce qui n’était pas encore arrivé depuis que je soigne à nouveau les fiévreux. Mais je me suis levé avec la tête très lourde, le nez bouché et la bouche pâteuse. Depuis 8 jours je ne suis pas bien portant, mais je vais quand même, parce que je sens que si je me mettais au lit, ce serait mauvais pour moi. Je me soigne le mieux possible de façon à entretenir mes forces et que je ne rentre pas au pays absolument déprimé.

Ma femme, je viens encore de relire ta lettre très longue et trop courte pourtant, du 10 Novembre, celle que tu as pu m’adresser immédiatement après ta rentrée à Pont-à-Marcq, ça ma fait du bien de revivre ces jours passés et de me remémorer les très vives et très durables impressions ressenties lors de ton séjour à Rousies. J’ai osé aussi, par la même occasion, jeter un coup d’œil sur les photos de nos gosses, et déposer sur leur front si pur un paternel baiser. Tout cela m’a bien remué mais constitue comme une étape bienfaisante dans le chemin de croix qu’actuellement nous suivons péniblement. Merci une fois de plus, mon aimée, pour le réconfort moral que si généreusement et si héroïquement j’allais dire, tu m’as procuré. Je n’oublierai jamais de ma vie que 1914 nous a permis de nous connaître tous deux, comme nous méritons de l’être, dis ma petite femme, et fasse Dieu que jamais plus à l’avenir un nuage ne vienne obscurcir l’horizon bien serein qui se découvre devant nous. Nous nous aimerons toujours, n’est-ce pas, ma femme, et le Bon Dieu que je prie et qui lit au fond de mon âme voudra que je sois le modèle des maris et des pères.

 

 

Samedi 9 janvier.

 

Les jours succèdent aux jours et le temps passe et aucun bruit du dehors ne monte jusqu’à nous pour nous apporter la bonne nouvelle que nous attendons avec tant d’impatience. Partirons-nous, resterons-nous ici ? Enigme indéchiffrable, passionnante et disons-le quelque peu énervante.

Hier dans la journée, on est venu encore demander les noms des majors et des sectionnaires ; j’ai su qu’on avait fait la même chose au camp pour les amis. Nous qui sommes hantés par l’idée du départ, nous y trouvons encore un symptôme favorable. Mais il est possible que nous nous trompions ; et si nous nous trompons, ce ne sera pas la première fois, on s’illusionne pour mieux se désillusionner.

Mes 4 hommes atteints de broncho-pneumonie vont mieux, leur température est à présent normale et ils commencent à demander à manger, ce qui est un bon indice. Par contre, on vient de m’amener un nouveau pensionnaire atteint également de broncho-pneumonie et qui a 40°8 de fièvre ; en voilà encore un à suivre de très près pendant 9 jours. J’espère que, comme ses camarades que j’ai soignés, il sortira indemne de cette nouvelle épreuve.

Je note ici pour m’en souvenir les noms des 4 soldats soignés par moi et guéris : Jourde André, 32 rue Fontaine à Paris

Gastaud David, Blanquefort, Gironde.

Lasserre Paul, St Symphorien, Gironde.

Carlu Adolphe, Nibas, arrondissement d’Abbeville , Somme.

Il est 9 heures du soir, je viens d’assister à une scène excessivement pénible. Près de la chambre où je loge, un Belge soigne un homme (soldat français) atteint d’érésipèle et dans un état d’excitation fébrile considérable. Or, dans une crise de délire, le malade s’est lancé sur son infirmier, l’a empoigné et mis proprement à la porte de sa chambre. La scène fut très rapide, aussitôt un attroupement se fit de soldats accourus aux cris que poussaient et l’infirmier terrorisé et le fiévreux surexcité. Personne n’osait empoigner le bonhomme atteint d’érésipèle, cette maladie étant contagieuse. Je me suis dévoué et bien que le malade fût très solide, je réussis à le faire rentrer dans la salle et le mettre au lit. Quant au Belge, il n’ose plus rentrer et sa nuit va se passer à faire les cent pas devant la porte en attendant les événements. J’ai moi réintégré mon «home» pour me coucher et penser à toi ma femme et à vous mes chers enfants.

J’ai, comme chaque jour, prié le Bon Dieu de vous protéger pendant mon absence et je lui ai demandé aussi de hâter mon retour au milieu de vous. Bonsoir ma Germaine, ma femme aimée, bonsoir mes petits gosses adorés, bonsoir ma mère. Je vous embrasse tous comme je vous aime. A demain.

 

Dimanche 10 janvier.

 

C’est donc Dimanche. Oh ! certes, on ne le dirait pas dans cet hôpital, où le jour du Seigneur se passe comme tous les autres jours, c’est-à-dire de façon absolument monotone, sans messe, bien entendu. Que c’est triste ! si encore nous avions la consolation de conter à notre Dieu notre peine amère, devant ses autels tous les Dimanches, l’exil nous paraîtrait moins dur. Mais il ne faut pas y songer et il faut attendre que les événements poussent les événements, qu’on nous ouvre les portes pour regagner notre patrie. Ah ! c’est de la terre étrangère que l’on apprécie ce qu’est la patrie, ce qu’est la famille. C’est d’ici , ma femme et mes gosses, que je sens quelle place vous occupez en mon cœur et votre souvenir m’est bien doux et bien précieux parce qu’il me réconforte et me soutient dans mes luttes quotidiennes.

Nous ne savons toujours rien du fameux départ et je commence à croire qu’une fois de plus nous sommes roulés, à moins que du nouveau ne survienne ces jours-ci. Vraiment c’est malheureux de toujours mettre, comme on le dit chez nous, l’eau à la bouche aux gens, pour ensuite les plaquer gentiment . Et dire qu’il y a 46 jours écoulés depuis notre départ de Maubeuge, jamais nous n’aurions cru être tenus si longtemps. Nous lâchera-t-on maintenant que nous sommes occupés ? Voilà encore une question que souvent je me pose avec anxiété. Ne nous dira-t-on pas un de ces jours, nous avons besoin de vous, nous ne pouvons pas vous lâcher. Et nous ne pourrons rien dire et il nous sera défendu de protester. Quand je pense à tout cela, je suis bien prêt de me faire de la bile, mais franchement, ne serais-je pas encore plus malheureux si je me laissais aller au découragement ? Je remets donc mon sort entre les mains de Dieu et d’un cœur calme, j’attends.

Je vais maintenant me mettre au lit et tacher de passer une nuit meilleure que la nuit dernière qui ne fut guère bonne. Je vous embrasse tous et vous dis bonsoir en vous recommandant au Bon Dieu.

 

Lundi 11 janvier.

 

Je n’ai pas reposé plus de 2 heures la nuit dernière et naturellement je suis ce matin plutôt fatigué.

Hier soir, on a amené dans une salle communiquant avec la chambre où je loge, un malheureux atteint de folie et qui jusque là était seul dans une chambre. On lui fit vers 9 heures une piqûre de morphine, espérant qu’il serait calme pour sa nuit, mais à 1 heure du matin, il commençait à pousser la romance et naturellement il réveilla tout le monde, y compris moi qui dormais comme un bienheureux. Hélas ! ce sera probablement mon sort pendant le restant de mon séjour ici et je ne suis pas bien solide pour le moment. Mon Dieu, maintenez ma santé, je ferai tout mon possible comme travail, mais faites que je ne sois pas malade ici et que je rentre assez bien portant au pays.

Le nombre des malades augmente de jour en jour et bien des malheureux Français laisseront leur peau en Allemagne ou rentreront au pays à moitié hypothéqués au point de vue santé.

Mon Dieu, mon Dieu, quelle chose horrible que la guerre et je n’ai jamais si bien compris qu’à présent la supplique récitée ou chantée dans les litanies des saints :

«A fame et bello, libera nos, Domine.»

«De la famine et de la guerre, Seigneur, délivrez-nous.»

Je sais un peu ce qu’est la famine, je sais tout à fait ce qu’est la guerre et c’est pourquoi, du fond du cœur, je lance au Dieu de la paix cette ardente prière : «A fame et bello, libera nos, Domine» Seigneur, préservez nos gosses dans le présent et dans l’avenir des horreurs de la famine et de la guerre et ramenez au plus vite la paix au sein des nations.

Je m’endors dans cette idée, et te dis bonsoir ma femme, en t’embrassant et en déposant un baiser sur le front de nos chers petits.

 

 

Mardi 12 janvier.

 

Si je n’avais pas hérité d’un joli mal de gorge, je serais bien ce matin car j’ai suffisamment reposé. On a amené hier soir, dans une salle voisine de la mienne, un Belge gravement malade. Le malheureux, qui était père de 4 enfants, est mort à 11 heures moins 20 ce matin. Quelle nouvelle à annoncer à sa femme et à ses enfants, je frémi, rien qu’à y penser. C’est le 4ème prisonnier qui meurt à l’hôpital depuis 8 jours.

Nous sommes à présent 5 infirmiers à l’hôpital : Montagne de Douai, Fleury de Cambrai ; Dehart de Honnaing sur Ecaillon ; Demon d’Ennetières ; et moi . Nous pouvons nous voir tous les jours de 2 heures à 3 heures dans la cour de l’hôpital où il est permis de se promener et de fumer sa pipe. Cette heure est pour nous précieuse et nous en profitons pour nous communiquer sinon les nouvelles apprises, ce qui est excessivement rare, du moins nos impressions. Ces impressions, il faut le dire, ne diffèrent guère ; elles sont plutôt tristes et langoureuses et rendent bien l’état très spécial de nos âmes en ce moment.

J’ai eu la surprise cet après midi de voir dans ma salle 43, un prêtre  catholique allemand ; il venait pour donner les secours de la religion au pauvre fou que j’ai dans ma salle et dont l’état général de santé est plutôt mauvais. Il m’a dit qu’il y avait dimanche prochain 2 messes au camp, à 9 heures et à 10 heures. S’il y a moyen, je tacherai d’assister à l’une ou l’autre de ces messes, ce sera pour moi un réconfort et une consolation.

J’ai mal à la gorge, je me couche de suite et te dis bonsoir, ma femme et bonsoir aux gosses.

 

Mercredi 13 janvier.

 

Il faut que je lutte en ce moment contre les tendances pessimistes de mon esprit. Voilà quelque chose qui va te frapper, ma Germaine, surtout venant de ton homme au cœur si bien accroché, à l’âme, je puis te le dire, si bien trempée et qui a toujours eu confiance dans les destinées de la patrie. Je ne suis pas encore devenu pessimiste, mais il y a en moi quelque chose d’indéfinissable que j’appellerai , si tu veux bien, doute, découragement, désillusion, un peu de tout cela. Comment tout cela a-t-il pu pénétrer en moi ? Il est permis de se le demander et précisément je suis en train d’étudier ce phénomène et je veux l’étudier avec toi ma femme, si le travail me laisse quelque répit et si mon esprit peut rester bien attentif.

Depuis que je suis en Allemagne, j’ai beaucoup observé, j’ai beaucoup interrogé, je me suis renseigné de toute les façons et j’ai appris pas mal de choses intéressantes qui n’ont pas été naturellement sans avoir sur moi quelque influence.

J’ai vu arriver des prisonniers, de trop nombreux prisonniers, hélas ! un certain nombre, je le sais, avait fait bravement leur devoir jusqu’au bout et s’était rendu qu’à la dernière extrémité, mais combien d’autres avaient lâchement laissé tomber le fusil que la patrie leur avait confié, avaient levé leurs bras déshonorés et, défilant devant l’ennemi, avaient osé lui montrer leur front couvert de honte et chargé d’opprobre. Peut être, cause-t-on en France des soldats que le Midi a envoyés sur la ligne de feu, on en causera sûrement après la guerre, il faudra qu’on en cause. Presque tous se sont conduits comme des goujats, et n’ont montré aucun enthousiasme ni aucune résistance. Ils se sont monté la tête les uns aux autres et, en masse, ont abandonné la partie sous des prétextes absolument futiles. Mais si vous les entendez causer et surtout si vous ajoutez foi à leurs dires, vous les prendrez pour des héros d’épopée ; il faut le reconnaître, ils sont très fort pour pérorer, c’est une des rares qualités que je leur reconnais. Et quand je vois devant moi les milliers de méridionaux qui, dans l’Argonne ou le Nord, se firent prendre, je me sens presque découragé et je n’ai plus au cœur cette belle confiance que cependant j’ai toujours eue. Comment peut-il se faire qu’en ces heures mémorables il y ait des lâches parmi les Français ? C’est à douter de tout. Alors, nous jouons notre existence nationale et il en existe qui savent ne pas faire leur devoir, jamais je n’aurais cru cela.

Et si tu ajoutes à tout cela, mon aimée, les idées que me suggère mon séjour prolongé en Allemagne, tu comprendras que mon esprit ait présentement des tendances assez pessimistes. Et puis comme souvent je te l’ai dit, nous sommes absolument sans nouvelles du dehors, nous ignorons tout de la marche des opérations et nous ne savons pas s’il faut avoir confiance ou désespérer. Alternative terrible pour des hommes qui sont loin de leur famille, loin de leur pays et parmi une population hostile, pour des hommes auxquels on fait des promesses toujours irréalisées et qui se demandent s’ils ne sont pas, jusqu’à la fin de cette guerre, de vulgaires prisonniers, tout simplement comme ceux qui ont été pris les armes à la main sur les champs de bataille.

Au résumé, je me déprime un peu au moral pour toutes ces raisons que je viens d’exposer et aussi peut être parce que mon état de santé n’est pas brillant. Je ne me sens réellement pas bien portant. Depuis que je suis en Allemagne, je lutte contre moi-même, je ne veux pas m’écouter, je mange bien et je me paie tous les suppléments qu’il m’est possible de me payer, mais je le répète : je ne suis pas bien portant, c’est pourquoi j’attends avec tant d’impatience l’heure bénie de la délivrance. Je le sais, en France, je serai un autre homme, je revivrai, ici je m’étiole, comme ces plantes transplantées d’un sol clément et riche dans une terre en friches, ô ma France, il me semble que je t’aimerai davantage encore, si c’est possible, quand à nouveau je foulerai ton sol béni et libre.

O famille chérie ! ô ma femme, ma Germaine adorée, mes gosses aimés, de quelle affection ne vais-je pas désormais vous entourer, vous qui m’avez tant manqué et me manquez tant.

 

Jeudi 14, vendredi 15 janvier.

 

Je  n’ai pas écrit hier pour la raison bien simple que je n’aurais pas su le faire tellement j’étais indisposé. Je ne suis guère mieux aujourd’hui et je me demande avec anxiété ce que je vais attraper. J’ai beaucoup de fièvre, j’ai mal à la gorge et la nuit, oh ! la nuit, c’est comme si l’on me versait de l’eau sur tout le corps. Je me décourage quand je pense qu’ici je ne puis me soigner. Je suis bien avec 2 majors français, mais que voulez-vous qu’ils fassent pour moi, ils sont impuissants, n’ayant rien sous la main et ne pouvant rien faire de leur propre initiative. S’il y a une chose dont j’ai peur c’est d’être malade ici et c’est bien pourquoi je lutte et je lutte pour faire mon travail malgré mon état de santé.

J’ai dans l’idée, est-ce à tort ou à raison, je n’en sais rien, que si je me couchais ici, je ne pourrais plus me relever. Et c’est alors, ma femme aimée, que je me prends à penser à toi. Oh ! si tu étais ici, de quels soins ne m’entourerais-tu pas ? et je serais bien vite guéri et réconforté, tu connais si bien ton homme dis, ma Germaine, et il a tant besoin, quand c’est comme cela, de petits soins et d’amitié surtout et cela me manque totalement.

Mais il ne faut pas trop me lamenter, ni me désoler, je le comprends, et c’est le conseil que tu me donnerais si tu étais près de moi , femme chérie. Eh bien ! malgré tout, je continuerai à être fort ! Et Dieu aidant, je franchirai ce mauvais pas. Oh ! sûrement, vous devez bien prier pour moi au pays, car je sens parfois en moi des forces insoupçonnées qui ne peuvent me venir que par le secours divin qu’appellent sur moi vos oraisons ferventes.

Nous n’entendons plus parler de l’échange d’infirmiers dont on causait ces temps derniers ; en revanche, on cause beaucoup d’un échange d’amputés et de soldats inaptes à reprendre les armes. Nous n’avons qu’à attendre et à espérer toujours, mais le temps nous paraît bien long à tous, surtout loin du pays.

J’arrête pour ce soir, peut être demain mes idées seront-elles plus gaies. Bonsoir. Je vous embrasse tous.

 

Samedi 16 janvier.

 

Je vais un peu mieux ce matin, j’ai un peu moins de fièvre et par le fait, je suis réconforté. C’est bien le tempérament français, vite abattu, vite remis. Et cependant, je ne suis pas facilement jeté bas, j’ai beaucoup lutté avant de me laisser aller à un peu de découragement.

On nous dit qu’on peut écrire aujourd’hui, c’est une permission qui nous est octroyée 2 fois par mois et dont j’ai toujours profitée excepté la 1ère fois où je n’ai pas voulu te faire savoir, ma très chère amie, que je n’étais qu’un vulgaire prisonnier. Mais dans nos lettres, on ne peut rien dire, donc si tu en as reçu quelqu’une, tu n’as pas dû apprendre grand chose à mon sujet. Un point cependant aura dû te frapper, quand tu auras lu sur la carte « camp des prisonniers » comme tu as dû être désolée, ma chérie, et désappointée en même temps. Je ne sais plus dans le cours de mes conversations quotidiennes, j’ai déjà eu l’occasion de te causer de la situation de l’hôpital où je suis . Je vais le faire, au risque de me répéter, car je te l’ai dit plusieurs fois, je ne veux pas faire de littérature, je jette sur le papier les pensées  qui se présentent à mon esprit, je le fais simplement, naïvement et dans un seul but : afin que toi, ma femme, et vous mes gosses, vous puissiez savoir ce qu’a été ma vie en Allemagne.

L’hôpital où je suis logé est en temps ordinaire une caserne pour mitrailleurs, caserne moderne et très bien aménagée, avec rez-de-chaussée et 3 étages. Dans la cour, on a édifié des baraquements. Actuellement, nous soignons 210 malades français, belges, russes et anglais. De la fenêtre de ma chambre, je découvre, de l’autre côté de la route, le camp des prisonniers avec ses rangées de baraques.

Le camp et l’hôpital sont situés en dehors de la ville de Giessen, dans un endroit assez pittoresque bordé de collines boisées et où, quand il fait beau, se promène le monde sélect de la ville. Du matin au soir, passent sur la route des militaires, il y a pour croire qu’il n’y a que des soldats en ce pays. Ceux dont on fait l’instruction sont dans une caserne à côté de chez nous ; Quand ils sortent ou quand ils rentrent, ils ne font que chanter à tue-tête des refrains plus ou moins entraînants en un langage que je ne comprends pas, mais dans lequel je puis quand même distinguer le mot « Franzose » Français qui revient fréquemment.

Encore maintenant, il est 5 heures ½ du soir et le jour tombe, j’entends dans le lointain les chants d’une troupe qui s’avance vers la caserne. Peut être, dans quelques heures, entendrai-je les mêmes romances ; ces gens ne font que chanter ; si ça les amuse, au fait cela ne me dérange pas trop , j’ai d’autres chats à fouetter que ceux-là.

Je viens de rentrer dans ma chambre pour me coucher et naturellement ma pensée est toujours près de vous, famille chérie. En disant ma prière au pied de mon lit, j’ai cru vous voir tous réunis près de moi ; est-ce un signe ? je deviens presque superstitieux, peut être le Bon Dieu veut-il m’avertir que je vous reverrai bientôt. Je t’ai bien vue ce soir près de mon lit, ma Germaine, tenant dans tes bras ma petite fille tant aimée  et accompagnée de nos garçons, et vous paraissiez tous m’attendre. Si cela pouvait être vrai, j’en accepte l’augure et j’attends. En me mettant au lit, je t’embrasse bien fort, ma Germaine, et j’embrasse nos chers enfants.

 

Dimanche 17 janvier.

 

Encore un dimanche sans messe, c’est pénible. Cependant ce matin je sais qu’il y a eu une messe au camp à 9 heures, mais comme c’était justement l’heure de la visite du Major allemand, il ne fallait pas songer à y assister. Le jeune major français qui loge dans la même chambre que moi a pu s’y rendre ; il est vrai qu’il n’avait pas d’occupation à cette heure-là. Enfin, ça ira mieux plus tard, quand nous aurons le bonheur d’être en France et surtout quand cette maudite guerre sera terminée.

Nous n’avons aujourd’hui encore rien appris de nouveau au sujet de notre départ en France. Qu’est-ce que tout cela veut dire ? nous n’en savons rien. On abuse de nous, c’est évident et je suis persuadé qu’en France on n’agirait pas de même façon, à moins d’être poussé à bout.

Enfin, ça commence à me révolter de songer que, depuis le 8 Septembre, nous sommes sous la domination allemande et que l’on nous tient toujours, au mépris de toutes les conventions. Si encore nous n’étions pas traités comme des prisonniers, mais que notre nom soit infirmier ou soldat quelconque, nous sommes bel et bien des prisonniers puisque nous sommes gardés par des hommes baïonnettes au canon, puisque nous n’avons aucune liberté.

 

 Lundi 18 janvier.

 

Et voilà une nouvelle semaine qui commence, que nous amènera-t-elle ? Question angoissante pour nous qui toujours attendons.

On m’enlève 3 malades sur 4 de ma salle 43, il y a à peine 2 jours qu’ils commençaient à se lever, ils sont naturellement dans un état de faiblesse très grande. Depuis 2 ou 3 jours, je commençais à avoir des nuits à peu près tranquilles, la vie dure va recommencer, puisqu’on doit m’envoyer des soldats gravement malades. Ainsi donc, plus de repos. Et ce n’est pas ici qu’il faut se plaindre ou réclamer. Oh ! non, la réclamation, c’est sûrement la punition et très sévère, il est nécessaire de se laisser mener comme des gosses, sans même essayer de faire preuve d’initiative.

Jusqu’à ce jour, je n’ai eu aucun reproche me venant des autorités allemandes qui trouvent sans doute que je ne fais pas trop mal ma besogne, mais je le déclare, il faut réellement avoir au cœur l’amour du devoir pour faire mon métier sans maugréer.

Il ne reste dans la salle voisine de la chambre où je couche, un seul malade, un malheureux garçon de 22 ans qui est devenu fou sur-le-champ de bataille. Depuis son arrivée ici, il ne fait que chanter et causer nuit et jour, et ce n’est plus un homme, c’est un cadavre, mais un vrai cadavre, il n’a plus que la peau sur les os, je n’exagère pas.

Je me suis absenté 5 minutes tout à l’heure et suis revenu au plus vite, j’ai vu en rentrant un joli spectacle : Talazacq, c’est le nom du patient et il est du Gers, était sur son lit couvert de la tête aux pieds de ses excréments et naturellement le lit en était plein ainsi que les couvertures, draps, etc.…. Vous devinez ce que j’ai du faire, et pour ce soldat, la chose se représente parfois 2 et 3 fois chaque jour. Il faudrait évidemment un infirmier rien que pour lui et la chose paraît très naturelle, mais non, ces messieurs ne le comprennent pas ainsi . J’en aurai la preuve dès demain matin car à côté de Talazacq, comme je le mettais plus haut, on placera 3 grands malades qui jour et nuit geindront et m’appelleront . Réellement, pour résister ici, il faut être d’acier.

J’ai voulu vous narrer cette petite chose, non pas pour me plaindre, ce serait absolument inutile et je ne veux pas le faire, mais pour que vous ayez, vous, mes aimés, une idée de ma vie en Allemagne.

Je viens de dire ma prière du soir et j’ai bien pensé à toi, ma Germaine adorée, et à nos enfants. Je vais maintenant, il est 10 heures, me mettre au lit, avec l’espérance de reposer quelques heures, je m’endormirai en ayant en tête vos figures si aimées, c’est ma seule consolation et mon seul réconfort dans mon exil. Bonsoir donc, à demain.

 

Mardi 19 janvier.

 

Je n’ai pu me mettre à mon carnet avant ce soir, il est 9 heures.

Dans ma salle 43 ici à côté, j’ai un second malade, également pris de la tête comme Talazacq, il s’appelle Sudre et est de Cahors. Une balle a dû lui entrer dans la tête, on ne le sait pas au juste encore, et le bonhomme est devenu comme inconscient. Tu vois, ma femme, j’ai la confiance, tous ceux qui sont difficiles à soigner, on me les confie, il paraît que je passe pour un bon infirmier. Je ne fais cependant rien pour me mettre en évidence, je fais tout simplement mon petit devoir. Seulement, on a remarqué que mes 4 broncho-pneumonies étaient parfaitement guéries, que mon Talazacq sur lequel on ne comptait plus se remet et voilà on se dit, eh bien nous allons essayer de lui confier Sudre, sans doute il le tirera aussi de ce mauvais pas. Eh ! oui, je ferai encore et toujours mon possible, et je veux avant tout démontrer ici qu’un infirmier français vaut un infirmier allemand.

C’est pourquoi ce matin, j’ai été presque furieux, quand Henri Démon d’Ennetières est venu me dire qu’il retournait au camp, parce qu’il avait peur d’attraper une maladie contagieuse. Evidemment, s’il a peur, il sera plus vite pris qu’un autre, mais ce n’est pas très courageux de la part d’un infirmier, qui ne sait pas ce que l’avenir lui réserve, surtout si nous devons retourner en France. Il est vrai que depuis la mobilisation, il n’a jamais fait, à Maubeuge, que de la menuiserie, cela ne le préparait que d’une façon très indirecte à soigner la fièvre typhoïde. Enfin, je n’insiste pas trop sur ce fait. Henri Démon n’est malheureusement pas le seul dans son cas, beaucoup préfère voir le travail fait par un autre que par eux-mêmes.

Je suis en ce moment en assez bonne santé et je souhaite rester ainsi jusqu’à la fin de ma captivité en Allemagne. Travailler n’est rien quand on est bien portant. A ce sujet j’ai beaucoup pensé à toi, ma Germaine, aujourd’hui, comment vas-tu ? comment vont nos gosses avec toutes les privations que vous devez endurer ? Ah ! je me fais du chagrin quand je pense à cela, mais je me dis que le Bon Dieu que nous prions tous avec tant de ferveur, ne nous abandonnera pas, ô famille chérie, et que je vous reverrai tous en bonne santé. Et maintenant, je vais me mettre au lit, espérant passer une bonne nuit, si mes zouaves me le permettent. Bonsoir ma femme, bonsoir mes petits enfants chéris, bonsoir mon Emile, Raymond, Jean, bonsoir ma petite fille. A demain.

 

Mercredi 20 janvier.

 

Il est 9 heures ½ du matin, j’ai pris mes températures, donné à déjeuner à mes malades impotents et j’attends, en fumant ma pipe dans ma chambre, que le Major allemand passe pour sa visite.

6 heures du soir : la visite n’a pas eu lieu chez moi ce matin pas plus que cette après midi, mais j’ai eu différentes occupations qui m’ont pris tout mon temps. C’est ainsi, en particulier, que j’ai coupé les cheveux avec une tondeuse à 5 ou 6 de mes malades. Tout d’abord, j’ai un peu tâtonné, ça se conçoit. , je n’ai jamais été coiffeur, mais j’ai ensuite attrapé assez vivement le tour de main, et ma foi je ne m’en tire pas trop mal.

A ce propos j’ai songé à une chose, s’il y a moyen, en rentrant au pays, j’achèterai une tondeuse qui me servira à couper les cheveux à nos enfants, ce qui présentera pour nous de nombreux avantages.

J’ai eu aujourd’hui la visite du Sergent Lemaire qui venait accompagner des malades à l’hôpital ; il ne paraît jamais ici sans me dire le bonjour, évidemment cela me fait grand plaisir, car nous avons toujours été très bien ensemble.

J’ai fait faire aujourd’hui  une gentille petite bague pour toi, ma Germaine, elle est en aluminium, donc très légère. Ce n’est pas grand chose sûrement, mais elle te rappellera , ma femme, que ton homme a pensé à toi en Allemagne. La bague est faite avec le bout d’un obus allemand, ramassé dans l’Argonne et qui m’a été donné par un soldat revenant ces jours ci de cette région. J’ai fait graver tes initiales G.D. et la porte jusqu’à mon retour au petit doigt de ma main droite, de façon à avoir constamment ton nom et ton souvenir sous les yeux. J’ai acheté également une belle petite montre pour mon grand garçon Emile, afin qu’il ait un souvenir de la captivité de père dans ce pays.  Oh ! comme il va être heureux mon Emile, quand père lui remettra ce cadeau ; ce sera compensation de celui qu’il n’a pas eu le 23 Décembre dernier. Si je puis le faire, je n’oublierai pas nos autres gosses Raymond, Jean et ma Lélèse, ma fille. Oh ! je voudrais bien pouvoir leur rapporter à chacun ne serait ce qu’un petit souvenir, ils seraient si contents, mes chéris. Je m’ingénierai pour leur procurer cette satisfaction, rien que pour être moi-même heureux de leur bonheur.

Et nous sommes toujours sans nouvelles de notre départ, je commence à la trouver mauvaise et j’ai bien peur qu’on nous colle ici jusqu’à la fin de la guerre. La perspective n’est guère réjouissante et je n’ose songer à cette éventualité.

En attendant je vais me « plumer ». Bonsoir à vous tous.

 

Jeudi 21 janvier.

 

Voilà longtemps que je n’ai passé une nuit comme la dernière. Pour un infirmier, être au lit de 10 heures ½ du soir à 7 heures du matin, est-ce que cela ne tient pas du prodige ? Eh bien ! ce phénomène s’est bel et bien réalisé dans la nuit du 20 au 21 Janvier. C’est vous dire que je me sens ce matin très dispos et si l’ordre du départ nous était donné, bien que ma cuisse gauche soit très endolorie, je suis bien certain que je ne serais pas le dernier à partir sac au dos. Cette idée de départ ah ! mon Dieu, ce qu’elle me hante ! à preuve, le besoin de la servir, parce que j’ai fait une bonne nuit, mais vous m’excuserez, puis-je faire autrement ?

Depuis le 18, nous avons ici la neige et la gelée, il ne doit pas faire bien chaud dehors et, de ma chambre, j’entends les prisonniers du camp qui font du pas de gymnastique pour se réchauffer. Dans l’hôpital, nous ne sentons pas les rigueurs de l’hiver, car nous avons des foyers qui chauffent convenablement.

Un événement extraordinaire dans notre vie de prisonniers est survenu aujourd’hui ; Casimir Méresse de Raimbeaucourt, qui était resté au camp et était affecté à l’infirmerie des Belges, est parti à Constance (Suisse) avec une trentaine de Belges. Nous n’avons pas d’autres détails, mais c’est pour le moins bizarre qu’on expédie qu’un infirmier appartenant à un groupe de 17. Je ne puis pas trop épiloguer pour le moment n’ayant pas de données suffisantes, mais je reviendrai sur ce sujet brûlant.

En attendant j’ai un nouveau pensionnaire dans ma salle 43, un nommé Mulder de Longwy, atteint de broncho-pneumonie, encore des nuits dans l’insomnie en perspective.

Je vais me mettre au lit, il est 9 heures ½ à peu près et je veux profiter de quelques heures de sommeil. Bonsoir ma femme adorée, bonsoir mes gosses, bonsoir ma mère, je vais prier pour vous.

 

Vendredi 22 janvier.

 

Voilà une matinée presque achevée, il est 11 heures ½ et dans ¾ d’heure nous dînerons. Je veux ma femme venir te dire le bonjour, c’est dans mon carnet que je te trouve et que je te cause et je viens à mon carnet le plus souvent possible, comme je viendrais près de toi, si j’étais à la maison. Je me sens moins seul  quand je te cause et puis tu me connais, il faut que j’ai quelqu’un à qui je dise ou mon chagrin ou mon bonheur. De le dire, je me sens le cœur allégé et plus à l’aise.

Le Sergent Lemaire m’a encore fait ce matin le plaisir de me rendre visite. Le petit Louis, comme je l’appelle, est toujours le même, aussi gai, aussi priseur, aussi trotte-menu et ma foi, il ne maigrit pas en Allemagne, ce que je considère comme absolument phénoménal. Moi non plus, je ne dois pas maigrir pour le moment, j’ai bien repris, surtout depuis une dizaine de jours. Il est vrai que je réussis à me payer des suppléments sérieux et c’est vraiment heureux, car je crois fort que sans cela j’aurais tourné plutôt mal. ça ira comme ça voudra par la suite , mais en ce moment, je ne dois songer qu’à une chose, vivre pour vous, mes aimés.

J’ai pu ce matin avoir un petit entretien avec un major allemand au sujet naturellement de notre départ éventuel en France. Comme je lui demandais si notre départ, à nous infirmiers de l’hôpital, allait bientôt arriver, il me dit, en me frappant sur l’épaule « Vous, bon infirmier, rester en Allemagne, nous avons besoin de vous » Et comme je lui disais que je n’avais pas volé de regagner mon pays, étant en réalité prisonnier depuis le 8 Septembre, il rajouta ; « On vous soignera bien, et puis vous rentrerez en France. » Rien à tirer de ces gens-là. Je lui aurais volontiers fait observer que nous étions ici plutôt garde-malades qu’infirmiers et que nous pouvions être facilement remplacés, mais ils évitent les conversations qui les gêneraient. Dans ces conditions que puis-je faire, que pouvons-nous faire, autre chose que d’attendre des jours meilleurs, ne savent-ils pas aussi bien que nous notre véritable situation ? évidemment si, mais ils ne veulent pas nous lâcher, voilà la vérité et les 2 majors qui sont ici, sont tenus au même titre que nous.

Et cependant j’aurais tant voulu, ma femme, pouvoir te rassurer par une lettre écrite du sol français, tu dois être si inquiète, ma chérie, avec nos 4 anges à garder. Oh ! comme je m’ingénierai en rentrant à te faire oublier toutes ces peines subies, toute ces douleurs supportées. Que le Bon Dieu vous garde tous en mon absence. Oh ! je l’en supplie et ma prière monte ardente vers Lui. J’ai beaucoup souffert déjà depuis que je suis en Allemagne, mais j’ai tout offert à Dieu pour vous, famille aimée, et je suis prêt à souffrir beaucoup encore si c’est nécessaire pour que vous ne souffriez pas trop. Je demande instamment à Dieu, que nous prions tous avec tant de ferveur, qu’il éloigne de vous les malheurs et que, s’il y a à souffrir, que je souffre moi plutôt que vous. Que deviendrais-je si quelque chose de mauvais vous arrivait ? Mais ne pensons pas à cela, je deviendrais mélancolique si je m’abandonnais à ces sombres idées, Dieu nous protégera, j’en suis certain.

 

Samedi 23 janvier.

 

Encore une semaine qui s’achève tristement, nous laissant dans l’inconnu comme ses devancières.

Ce matin, la neige tombe sur Giessen, et sur les bois et collines qui l’environnent, mettant sur le tout un immense manteau blanc. Je suis à l’abri, moi, et ne souffre pas du froid, en est-il de même pour vous, famille aimée ? Je crains qu’il ne vous manque bien des choses et que l’hiver soit pour vous très dur et très pénible. Quelle calamité vraiment que cette maudite guerre, qui, pour si longtemps, a séparé les maris de leurs femmes, les enfants de leurs parents, les exposant tous aux pires horreurs. Fasse Dieu que nos enfants ne voient pas ces choses et ne souffrent pas moralement et physiquement ce que nous aurons souffert, nous leurs parents.

 

 

 

Dimanche 24, lundi 25, mardi 26 et mercredi 27 janvier.

 

Je n’ai jamais été si longtemps sans écrire depuis que je suis en Allemagne ; je vais vous  donner la raison de mon retard.

Depuis samedi après-midi, je me sentais tout drôle, je me suis mis au lit vers 10 heures, comptant faire une bonne nuit, hélas ! je fus plusieurs fois dérangé et le lendemain matin, loin de me trouver bien portant, j’étais touché, mais bien touché. Cependant, je ne voulus pas me faire porter malade tout de suite, je l’ai dit souvent, j’ai peur de me coucher ici. Je fis dans la matinée tout mon travail du mieux que je pus avec un mal de tête comme jamais je n’en avais eu. J’ai appris dans l’intervalle qu’un médecin français fait prisonnier à Soissons devait arriver à l’hôpital, je sentis immédiatement que je devais quitter les 2 majors avec lesquels j’étais depuis quelque temps déjà. Il était environ 10 heures, je m’étendis sur mon lit, ne pouvant plus tenir debout. J’y étais d’1 heure ½  peut être, quand le médecin-chef allemand passa et me prévint que j’irais loger dans une salle à un étage supérieur. L’ordre était donné, je n’avais qu’à l’exécuter et après avoir à peine touché ce qu’on nous avait donné comme dîner, je commençai péniblement mon déménagement. Je dis péniblement, car positivement, je ne voyais plus ce que faisais, tant ma pauvre tête me faisait souffrir. Qu’allais-je attraper ? Je me mis au lit aussitôt que possible, c’est-à-dire vers 3 heures, je pris moi-même ma température, j’avais 39° au bout de quelques minutes ; j’étais couché, bêtement malade, dans un lit d’hôpital et en Allemagne, loin de toi, mon adorée, loin de nos chers gosses. Et ma tête me faisait souffrir d’une façon incroyable et ma pensée était près de vous sans cesse, je ne songeais pas à autre chose. Une idée alors surgit en ma tête, rapide comme l’éclair : mes carnets pour ma femme, pour mes gosses pour ma famille. Je fis de suite appeler un infirmier ami et lui  remis en confiance mes carnets à garder ; je ne savais ce qui pouvait arriver, si une fièvre cérébrale me survenait. Et puis, je voulais que ces choses vous fussent remises si je laissais ma peau en ce maudit pays.

Je reçus la visite d’un major allemand qui ordonna des cachets de Pyramidon ; peu après, un major français vint et m’ausculta très sérieusement, me disant que je n’avais rien à la poitrine ni aux bronches, que c’était sans doute qu’une mauvaise grippe. La nuit vint, j’avais bien conscience de ce qui se passait autour de moi, mais je sentais quand même qu’il n’y avait pas en mes idées la même clarté  ni la même lucidité. Que j’ai sué en cette fameuse nuit du 25 au 26 Janvier, je ne saurais le dire ; on eût pu croire qu’on me versait sur le dos et sur tout le corps des seaux d’eau chaude, et cela sentait… ce n‘est rien de le dire. Une fois de plus, cela me sauvera, sans doute ma nuit ne fut pas épatante, des rêves, des cauchemars, et je vous vis tous devant moi bien vivants, mes aimés, toi surtout ma germaine, mais le matin la tête me faisait moins mal et en général je me sentais mieux.

Je passai dans le lit la journée du Mardi 26 et réellement je n’aurais pas eu la force de me lever tellement je me sentais faible. J’avais moins de fièvre 38°9 , et je me trouvais dans un état bien meilleur, il n’y a pas. Je ne pus manger, mais par contre j’étais absolument assoiffé, je réussis à me trouver du thé et cela étancha quelque peu ma soif, et j’attrapai ainsi le soir. Ah ! ce lit, comme j’avais hâte de le quitter, le plaquage en règle s’effectua le mercredi 27 et à 8 heures ½, pas avant par exemple, je m’habillai pour quitter la salle. La tête me tournait sans doute et j’étais bien faible, mais je fis le possible et l’impossible pour rester debout jusqu’au soir et vaquer à mes coutumières occupations. J’y réussis et je me suis mis au lit à 10 heures ½, mais malheureusement, je ne pus fermer l’œil.

On m’avait amené dans ma nouvelle chambre un Monsieur Harrison, député-conseil au Consulat des Etats Unis à Roubaix, très digne homme, très sympathique, mais qui est atteint d’asthme à un degré très prononcé. Toute la nuit, Monsieur Harrison eut des accès d’asthme, et comme j’ai le sommeil excessivement léger,  naturellement je ne pus trouver le sommeil. En sorte que le …

 

 

 

 

… jeudi 28 janvier, …

 

… en me levant, j’étais absolument éreinté, sans forces et presque sans volonté. Oh ! quel malheur de se voir dans cet état là, loin de sa famille, loin de son pays, sans soins, sans consolations. Oh ! ma femme, je suis heureux encore que tu ne saches pas comment nous sommes ici, quel chagrin tu te ferais, pauvre chérie, tes nuits se passeraient à pleurer et tu serais malheureuse, oui, je regarde comme un bonheur le fait que tu ignores tout.

J’ai bien peur, mon aimée, que nous nous étiolons ici, comme des plantes privées d’air et de lumière, je crains que nos forces ne s’épuisent complètement et que nous rentrions au pays, comme des cadavres ambulants ou des loques humaines. Quel malheur ! et nous savons cependant que les leurs sont bien traités chez nous, que rien ne leur manque, que ceux qui travaillent sont même payés et qu’ils peuvent se procurer tout ce dont ils ont besoin.

J’ai fait un assez bon repas ce midi et je suis un peu mieux que ce matin, par ailleurs j’ai pu m’acheter différentes provisions, ne faut-il pas que je vive ? J’irai jusqu’au dernier soir, mais par tous les moyens, j’essaierai de maintenir ce qu’il me reste de forces.

 

Vendredi 29 janvier.

 

J’ai encore passé une nuit qui ne fut guère bonne. A 9 heures hier soir, j’étais cependant au lit, mais à 10 heures, on venait m’éveiller, 2 malades de ma salle 43 réclamaient mes soins. J’en eus pour à peu près 1 heure. A mon retour à la salle 50 où je loge, un malade geignait à vous fendre l’âme et je ne pus trouver le sommeil avant minuit et demi. A 5 heures j’étais éveillé et jusqu’à 7 heures, heure à laquelle habituellement je me lève, je fus à penser à toi, ma femme adorée et à nos enfants si chers.

Depuis ce matin, la neige n’a pas cessé de tomber et la couche sur le sol est déjà épaisse, c’est l’hiver qui arrive. Je n’ai pu faire comme chaque jour dehors ma promenade de 2 heures à 3 heures : 1° Je n’en avais pas le temps, je suis de plus en plus occupé et 2° Je ne me sentais pas trop bien . Réellement ma santé n’est pas bien brillante et je voudrais voir la fin de mes tourments pour aller en France récupérer mes forces perdues.

Pourquoi franchement nous tient-on si longtemps, sans motif sérieux, des hommes inoffensifs comme nous, qui ne rêvons que dévouement et sacrifice. Je commence à désespérer et je vous l’avoue, je n’ai plus aucun espoir de retourner avant les autres prisonniers dans X mois . Imagine-toi, ma femme, si cette idée me chagrine, surtout à l’idée de la peine que tu dois te faire en mon absence. Ah ! que tu dois souffrir ! ma chérie, avec nos 4 gosses dont tu as la charge ; ne vas-tu pas succomber à la tache, pauvre chérie ? et que deviendrait ton homme sans toi ? Mais non, Dieu nous protègera et nous sortira de ce mauvais pas, une fois encore, ne devons nous pas vivre pour nos gosses ? pour que tous ils travaillent pour sa cause.

Je vais me mettre au lit en priant pour toi, ma pauvre chère femme, et en demandant au Bon Dieu et à sa Sainte Mère de te protéger et de protéger notre petite famille. Bonsoir chérie et à demain.

 

Samedi 30 janvier.

 

Je n’ai pu commencer ma rédaction avant ce soir, car avec mes 3 salles, j’ai de plus en plus d’occupation. Mon esprit, à cette heure, est remplie par une idée : peut-être n’êtes vous plus sous le joug allemand et voici sur quoi je me base, au risque de courir à nouveau au devant d’une désillusion bien amère.

Des Anglais venus de Lille au camp avec des civils de Lille aussi sans doute disent qu’à leur départ, on se battait dans les rues de Lille et que les troupes alliées occupaient une bonne partie de la ville. Serait-ce la fin de cette période si dure pour vous tous et pourriez vous enfin continuer à respirer librement l’air pur de nos plaines du Nord ? Ah ! mon Dieu, si c’était vrai, que je trouverais doux mon exil, malgré ses misères bien grandes. De savoir ma femme aimée et mes gosses chéris tranquilles et libres, mon cœur vibre de joie et d’espérance, je ne sens plus la faiblesse ni la fatigue, je suis heureux en un mot et espère que les jours prochains viendront enfin m’apporter la confirmation de cette bonne nouvelle.

Je vais assez bien sans plus, je suis faible et il me faudrait des nourritures fortifiantes, que naturellement je ne trouve pas ici. C’est même très difficile d’avoir quelques petits suppléments en payant bien cher. Ce que je puis avoir, je le prends, ne songeant qu’à une seule chose : conserver ma santé pour l’avenir, car j’aurai probablement toute une vie à recommencer à 40 ans et sûrement beaucoup de travail à produire pour que nos gosses puissent avoir une bonne éducation et une bonne instruction. J’ai compris, ma femme, ce qu’il nous fallait faire tous les deux pour que, désormais, notre existence soit exemptée de troubles et d’événements fâcheux, je me place évidemment au point de vue de la vie en famille. Nous ferons tout cela, n’est ce pas, ma femme aimée, avec l’aide de Dieu.

En attendant et pour être demain assez valide, je vais me mettre au lit en songeant à toi chérie et à nos gosses et en priant pour vous le Bon Dieu qui toujours nous protégea. Bonsoir mes chéris, bonne nuit et à demain.

 

Dimanche 31 janvier.

 

Il est 9 heures ½ du soir, tout le monde dort dans l’hôpital, seul je veille, car je suis de garde et comme tel, je dois faire des rondes à 9 heures, minuit, 3 heures du matin et 6 heures. Défense absolue de dormir, c’est la consigne qui doit être appliquée sous des peines sévères. Nous sommes bien mal disposés pour monter la garde à présent, nous sommes si faibles, si délabrés, mais enfin il faut le faire.

Cette journée du Dimanche s’est passée sans grands incidents, je regarde tout ce qui arrive ici comme incidents minimes, quelle que soit leur importance ; il n’y aura pour moi qu’un seul événement intéressant, ce sera celui qui nous fera mettre sac au dos pour aller à la gare et partir pour la Suisse.

 J’ai encore une fois déménagé, j’étais depuis 8 jours à la salle 50, en haut de l’établissement, je suis descendu d’un étage et je loge à la salle 45, dont je suis chargé depuis le début. Est-ce mieux, est-ce pire, je ne dis rien, je me laisse guider, je n’essaie même pas de comprendre à quoi servent tous ces changements, ce serait se fatiguer inutilement les méninges.

 

Lundi 1er février et mardi 2.

 

Je n’ai pas eu le courage de continuer mon carnet dans la nuit de dimanche à lundi . Cela ne m’a pas empêché, ma petite femme, de penser beaucoup à toi et à nos chers enfants. Le lundi, j’ai été pris toute la journée d’une violente migraine et n’ai pu me remettre à ma rédaction. Au reste, rien de bien intéressant ne s’est passé hier, journée terne et monotone comme toutes ses devancières, ne nous apportant rien de nouveau. Voilà presque achevée la journée du mardi 2 février. C’est la Purification de la Sainte Vierge aujourd’hui, la Chandeleur, comme on dit chez nous ; vous n’aurez pas là-bas, comme tous les ans, ces bonnes crêpes dont tu te régalais tant, ma femme, et nos petits aussi.

J’ai eu sous la main aujourd’hui un journal allemand, mais imprimé en français, avec un tas de choses plus ou moins vraies naturellement, nous croyons ce que nous voulons bien croire. Une chose cependant m’a frappé en lisant entre les lignes, on cause que dans le Nord et en Belgique on manque de vivres, on accuse la France et l’Angleterre de laisser périr ces populations ; je n’apprécie pas, je n’ai ni le temps ni le goût de le faire, mais quand même je réfléchis , vous êtes sans doute tous, mes aimés, privés de presque tout, de pain, de viande, de légumes peut être, de charbon, de tout ce dont vous avez besoin.

 

 

Mercredi 3 février.

 

Encore une journée de finie, bien triste pour moi. Premièrement, j’ai eu constamment l’esprit empli de ces idées que j’émettais hier soir, j’ai bien gémi en pensant à ce que vous pouviez souffrir là-bas au pays. Pauvres chers aimés, quel malheur pour moi de me voir impuissant de ne pouvoir vous venir en aide d’aucune façon, moi qui voudrais tant me dévouer pour vous en ces moments de détresse.

Ma journée a été triste deuxièmement, parce que je ne suis pas bien portant, toujours je suis pris de la tête et j’ai la crainte de tomber malade ici, je suis si faible, si affaissé, si vous saviez.

Et malgré tout, j’ai, ces jours ci, comme un vague espoir de retourner en France, je ne puis chasser cette idée de ma tête. Mon rêve sera-t-il une réalité, pourrai-je enfin quitter ce pays et essayer de vous faire parvenir de mes nouvelles, à vous qui devez être si inquiets à mon sujet. Oh ! mon Dieu ! je ne vis plus, loin de vous, c’en est trop, savoir que vous êtes exposés au danger et ne pouvoir vous protéger, savoir que vous avez faim et ne pouvoir rien vous procurer, quel malheur ! et que les desseins de Dieu sont impénétrables !

 

Jeudi 4 février.

 

Je ne veux pas me coucher, ma chérie, sans venir te dire le bonsoir, ainsi qu’à nos gosses et à ma mère. C’est toujours un bonsoir attristé, car en ce moment, je pense trop à vous et je souffre beaucoup pour vous, mes aimés. Je ne suis pas bien portant, ce soir encore je souffre atrocement des reins, mais cela n’est rien à côté de ce que je souffre moralement pour vous, en songeant à ce que vous devez endurer pendant cette période terrible. Que le Bon Dieu écoute ma prière du soir et vous vienne en aide, qu’il te donne la force suffisante à toi, ma Germaine, pour tout supporter en femme forte que tu es, en songeant à ton homme qui est prisonnier et à nos gosses qui constamment sont avec toi et doivent te rendre moins pénible la vie.

Excuse-moi, ma chérie, de ne pas être plus long, je ne tiens plus debout et je vais dire ma prière et me coucher en pensant à vous tous, qui constituez ma vie et pour qui je veux malgré tout vivre. Bonsoir. Je vous embrasse tous, à demain.

 

Vendredi 5 février.

 

Depuis quelques jours, je loge à la salle 45 avec maintenant simplement 3 blessés. Je me repose, heureusement ! Car je souffre toujours des reins, surtout à partir de 10 heures du matin jusque vers minuit.  Je ne sais pas ce que cela veut dire, c’est sans doute signe de faiblesse, dans tous les cas, je souffre beaucoup. Mon repos ne durera sans doute pas longtemps, demain peut être, on m’enverra quelques soldats gravement malades. Tant pis, je ferai ce que je pourrai et quand je ne pourrai plus marcher, ma foi, je m’arrêterai.

J’ai pris la décision, d’accord avec les amis, d’écrire une nouvelle lettre au Général commandant  le camp, lui faisant remarquer que nous étions depuis assez longtemps détenus et demandant à être rendus à notre pays. La lettre a été envoyée en même temps par les 4 de l’hôpital, dont je suis, et les 13 qui restent au camp avec le Sergent Lemaire. Quel sera le résultat de cette nouvelle démarche ? mystère encore. Advienne que voudra, nous ne pouvons pas être beaucoup plus mal que nous sommes. Mais quand même, nous ne pouvons pas toujours attendre et être injustement détenus, après tout, notre place est en France, s’il y a encore des lois au monde et si la convention de Genève n’est pas encore lettre morte.

Je voudrais tant ne pas perdre mon reste de santé, avant de retourner en France pour encore vous aider, mes très chers, et vous faire oublier les horreurs de ces jours terribles, par l’amour que j’aurai pour vous. Ah ! oui je vous aimerai plus que jamais, plus que jamais je serai dévoué pour vous. Je serai près de toi, ma femme, et près de nos gosses, le plus souvent possible, pour regagner le temps perdu et pour qu’au moins, nous ayons quelques années sinon de bonheur, du moins de tranquillité. Je prierai avec vous, chère famille, pour que tous nos vœux se réalisent et que bientôt nous puissions savoir ce que nous sommes devenus depuis quelques mois.

Bonsoir ma femme, ma Germaine, bonsoir mes chers enfants, que le Bon Dieu que nous aimons tous, vous protège et me protège, qu’il vous donne le pain de chaque jour et que bientôt nous nous retrouvions. Bonsoir, que Dieu vous garde !

 

 

Samedi 6 février.

 

Il est 9 heures ¼, je viens de faire ma 1ère ronde car je suis de garde comme le 31 Janvier. Je ne puis dormir dans la crainte de rater ma ronde, on est ici très sévère.

Tout à l’heure, quand je t’aurai causé quelque temps, ma femme, je m’étendrai sur mon lit, histoire de reposer un peu. Rien de bien intéressant n’est venu rompre la monotonie de cette journée. Cependant, détail à noter, on m’a remis ma salle 43 qu’on m’avait enlevée il y a quelques jours ; mes malades sont contents et moi aussi. Il s’agissait de s’occuper d’une salle où il n’y avait que des scarlatineux, j’ai demandé à ne pas y aller à cause de mon état de santé et surtout à cause de ma gorge. On a très bien compris que je ne pouvais m’occuper de ces malades n’étant moi-même pas bien portant, c’eut été m’exposer à attraper presque immédiatement cette maladie, et certes je ne désire pas traîner dans cet hôpital comme malade. Je veux, si nous retournons en France, retourner avec les autres autant que possible.

Au moment où j’écris, une troupe de soldats allemands, revenant sans doute de marche, pousse encore la romance, c’est dire que ces gens chantent nuit et jour, c’est sans doute fait pour augmenter l’enthousiasme. Encore des jeunes gens, que dans quelques temps l’on enverra sur la ligne de feu pour se faire massacrer, de même, au reste, que les nôtres au pays. Quel malheur de voir supprimer d’une façon barbare toutes ces existences humaines, tous ces pères, tous ces frères, tous ces fils, malheur, malheur !

Et les suites de la guerre, il faut les voir et les étudier comme nous les voyons et les étudions, nous les infirmiers. Oui, c’est nous qui saurons à fond ce qu’est la guerre. Il en est que les balles ou les éclats d’obus ont tués ou blessés, nous avons vu et nous voyons ces derniers dans les camps, guéris sommairement ou pas guéris du tout, errant lamentablement en quête de consolation sinon de soins. Il en est que la phtisie, la tuberculose, la typhoïde, la pleurésie, la scarlatine et autres maladies, clouent sur les lits des hôpitaux et qui s’étiolent et dépérissent. Cela fait peine de voir s’en aller vers la tombe toute cette belle jeunesse. Et ceux qui sont plus chanceux résisteront, rentreront au pays, comme des cadavres complètement déformés au physique et même au moral, et porteront jusqu’au dernier jour de leur existence les tares de la guerre. Il n’y a pas d’illusion à se faire, c’est comme cela. Heureux ceux qui rentreront dans une famille qui n’aura pas trop souffert et qui retrouveront à leur foyer une épouse aimante et fidèle et une couronne d’enfants, espoir du lendemain. Voilà bien ce qui me soutient, moi, cette douce perspective de mon foyer, de mon chez moi, près de toi, ma femme si aimée, et près de nos chers enfants.

 

Vendredi 12 février.

 

J’ai été pendant de longs jours sans écrire, ma femme chérie, pour plusieurs raisons. D’abord, je n’ai pas eu de temps et j’étais fatigué et malade, ensuite nous avons eu quelques inspections, et je n’ai pas voulu m’exposer à laisser prendre mon carnet, je l’avais donc mis en lieu sûr. Ce soir je l’ai déniché pour donner au moins signe de vie avant de me mettre au lit.

Je suis mieux portant et comme tout ragaillardi, tant il est vrai, qu’on est vite tombé et vite remis. J’espère, Dieu aidant, continuer à me bien porter jusqu’au jour où nous pourrons retourner en France, quand viendra ce jour tant attendu. Hélas ! je crains bien qu’il ne soit encore très éloigné.

 

 

Samedi 13 février.

 

J’allais continuer à écrire hier soir quand la sentinelle allemande est venue m’avertir qu’il fallait  éteindre l’électricité. J’étais en train de soigner un de mes malades, naturellement je continuai, puis je tournai le bouton pour faire disparaître la lumière, il n’y a rien à faire avec eux.

Ce soir, je suis de garde, je dois veiller pour faire mes rondes, mais ils ne comprennent pas que pour savoir l’heure il faut voir clair. C’est la même chose que pour le repos de demain. Le règlement dit que l’homme de garde a droit au repos le lendemain, mais on n’oublie qu’une chose, c’est de lui donner un remplaçant pour que son travail soit fait. N’essayez pas de comprendre, c’est comme cela, ne faites pas mine non plus de réclamer. Oh ! ce  coup là, ça claquerait. Qu’est ce qu’il y aurait à la clef, 3 jours de prison sans doute et sûrement, le retour au camp et je vous assure que rien que cette perspective du camp me fait hésiter à réclamer ou plutôt m’arrête  carrément quand j’ai des velléités de rouspétance. Si vous saviez ce que c’est de la vie du camp à l’heure actuelle, je vous en causerai plus tard longuement, très longuement, cela ne peut pas s’oublier, personne ne l’oubliera, ce n’est pas possible. Je ne veux pas en causer ce soir, ce serait trop long, je pourrais facilement écrire toute la nuit et ne pas avoir épuisé le sujet qui est intarissable comme une source.

Je préfère de beaucoup porter ma pensée près de toi, ma femme adorée, et près de nos chers, chers mioches. La nuit dernière j’ai constamment été près de vous, n’ai-je pas rêvé que j’avais dans mes bras ma Lélèse chérie et elle me disait si gentiment : « Père », de cette voix que toujours j’ai dans l’oreille. Oh ! mon Dieu que j’étais heureux d’être en famille et que le réveil et le retour à la réalité fut pour moi dur ce matin. Mais enfin il ne faut pas se faire trop de mauvais sang, surtout ici, je ne suis pas déjà trop solide comme cela.

 

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