Lundi 28
décembre, mardi 29, mercredi 30, jeudi 31.
J’ai
donc passé plusieurs jours sans vous écrire contre mon gré bien entendu, car je le dis devant le Bon Dieu,
pas une heure ne se passe sans que je pense à vous, ô famille aimée.
Voici ce
qui est survenu, je vais vous le narrer aussi rapidement que possible. Le lundi
dans la matinée, je fus averti par le Major allemand que j’étais désigné avec 3
camarades pour aller à l’hôpital de Giessen soigner les blessés français. Je
n’avais qu’à obéir et je devais partir le jour même dès que l’ordre me serait
communiquer. Vers 2 heures, par une pluie battante, je fus choisi pour
accompagner à l’hôpital un fiévreux ;
J’y allai et une demi-heure après j’étais de retour. Vers 3 heures ½ ,
on vint me prévenir que je devais me tenir prêt à partir avec 3
infirmiers : Montagne, Scalbert et Fleury . Nous mîmes sac au dos et en
avant pour l’hôpital. Le médecin-chef que je rencontrai en arrivant fut très
gentil et m’appelant par mon nom , il me désigna la salle où je logerais et me
définit mes attributions. De suite, je me mis au travail avec toute mon énergie
et mon courage, voulant une fois de plus montrer ce que pouvait faire un
infirmier français.
Depuis
mon arrivée du reste je n’ai eu aucun reproche d’aucune sorte ; et
cependant il faut, comme on le dit, marcher droit avec ces Messieurs.
Je suis
bien logé, un lit avec une paillasse à peu près convenable, et à partir
d’aujourd’hui 31, en compagnie de 2 majors français, un commandant et un
lieutenant, ainsi l’a voulu le Médecin-Chef. On est bien nourri : petit
déjeuner : café au lait et 2 croissants ; midi : morceau de
viande et légumes ; à 3 heures ½ : café au lait ; souper :
panade ; pain à volonté ; boisson eau.
Et puis
ce qui est énorme, faculté de se tenir propre, je puis me débarbouiller
convenablement tous les matins, et prendre des bains ou douches quand je veux.
Je suis
en ce moment très bien portant et j’ai un appétit formidable ; cela me
réjouit fort, car je pourrai conserver mes forces pour l’avenir.
Je songe
en ce moment que l’année 1914 va entrer dans l’éternité. Année néfaste s’il en
fût et qui fera époque dans notre vie. Elle nous a valu une guerre comme jamais
l’histoire n’en aura enregistré. Pendant son dernier semestre, des flots de
sang auront coulé sur une partie de l’Europe, sang de fils, sang de père, sang
d’époux. Cette année aura ouvert une longue théorie de deuils et fait couler
des larmes bien amères dans presque toutes les contrées d’Europe. Disons en
chrétiens : le doigt de Dieu est là, dans son infinie sagesse
il a tout prévu, cela rentrait sans doute dans ses desseins,
inclinons-nous humblement en pécheurs et demandons que cette calamité finisse
bientôt et que la concorde règne au plus vite entre tous les peuples.
A genoux
devant mon lit ce soir, j’ai prié pour toi avec ferveur ma Germaine, j’ai prié
pour nos chers petits enfants, j’ai prié pour ma mère, pour mes frères, pour
tes parents. Que Dieu fasse que cette année qui va s’ouvrir soit meilleure pour
tous, que bientôt nous puissions nous retrouver pour nous aimer toujours, comme
jamais nous ne nous sommes aimés.
Vendredi
1er janvier 1915.
Nous
voici donc au 1er janvier de l’année 1915, et la guerre dure
toujours et je suis en Allemagne . Je prends beaucoup sur moi-même pour ne
pas pleurer aujourd’hui. Quel triste renouvellement d’année, loin de vous,
famille aimée, n’ayant même pas la consolation de vous envoyer mes souhaits par
lettre et encore moins de vous embrasser. Ah ! Je le sens ! Je le
sais ! Il en est de même pour vous, et comment pourrait-il en être
autrement entre personnes qui s’aiment comme nous nous aimons. Mais l’amour ne
rapproche-t-il pas les distances ? Je suis parmi vous à cette heure où
ceux qui restent au pays se souhaitent une meilleure année. Je te vois rêveuse
et sans doute en pleurs, ma femme, ma Germaine aimée, tu caches tes pleurs à
tes gosses qui ne songent aujourd’hui
qu’à remplir leur petite bourse, à part peut-être mon Emile qui pense au père
qui l’aime tant et qui est si loin de lui.
Tu te
demandes avec raison, mon aimée, où je suis et ce que je fais. Il est 1 heure,
je viens de manger un morceau de viande et des pommes de terre avec un peu de
sauce, ce n’étais ma foi pas mauvais. Il est évident qu’il m’en faudrait le
double, mais il faut bien se contenter. J’ai en ce moment beaucoup de travail,
je suis chargé de plusieurs salles, mais en particulier d’une salle à 4 lits où
sont couchés 4 soldats français atteints de pneumonie double. Les malheureux
souffrent énormément et ont entre 39°5 40°5 de température, souvent ils
divaguent et je puis dire que je n’ai pas avec eux 5 minutes de liberté.
Pansements humides, piqûres, potions de digitaline etc.., Ça n’en finit pas. Cet
après midi, à 4 heures, j’ai du donner des lavements à 2 d’entre eux, le plus
malade, au beau milieu de l’opération a tout lâché au milieu de la salle. Inutile de dire que ça ne
sentait pas la rose, mais n’insistons pas. C’est un des multiples incidents de
notre vie, à nous les infirmiers, nous sommes dans l’exercice de nos fonctions.
Si au
moins on était en France pour se payer une bonne chope de temps en temps ou un
verre de notre excellent vin français , cela nous remonterait et nous soutiendrait,
mais ici, il ne faut pas y songer.
Du fond
du cœur, j’adresse une prière fervente au Dieu des Miséricordes, pour qu’il me
garde pour vous, femme aimée et enfants chéris. J’ai tant besoin de vivre
pour vous. Espérons que ma prière sera exaucée et que je serai au milieu de
vous au moment où je m’y attends le moins. Dans tous les cas, je le déclare, je
me remets aux mains de Dieu, et je suis prêt à tout, assuré de faire sa sainte
volonté. Je prends l’engagement formel au début de cette année, de consacrer
tous les instants de mon existence à faire mon devoir pour Dieu, pour la
France, pour toi, ma Germaine et pour nos chers mioches. Que Dieu m’écoute et
me donne la force suffisante pour accomplir ce que j’ai actuellement tant à
cœur.
Et le
jour s’achève, mes yeux se ferment, j’ai beaucoup travaillé et je voudrais
pouvoir passe une bonne nuit, mais c’est douteux, mes voisins ne font que
tousser et m’appeler. Que voulez-vous y faire ? Je vous dit bonsoir à tous
et vous donne rendez-vous pour demain. Bonsoir, je vous embrasse.
Samedi 2
janvier.
Voici,
femme adorée, encore une journée achevée, entièrement consacrée à donner mes
soins aux malheureux dont on m’a confié la garde. Je fais tout mon devoir, si
pénible soit-il, sans murmurer, par esprit de sacrifice et pour que le Bon Dieu
vous protège et me protège. Et puis, je me fais ce raisonnement : ici tu
sers encore la France puisque tu soignes ses enfants, et tu n’es en guerre que
pour servir la France. Tu le sais mieux que personne, ma femme, si je sais me
dévouer, eh bien ! je me donne tout entier, parce que je me dis que nos
soldats à l’hôpital ici sont doublement malheureux :
1) d’être
blessés ou malades.
2) d’être
soignés loin de leur pays et de leur famille par des étrangers qui, sans doute,
je le crois, font leur possible mais qui ne sauraient faire oublier à nos
pioupious l’infirmier français.
Dimanche
3 janvier.
Je n’ai
pu être long hier, je suis littéralement débordé de travail et il faut toute ma
volonté de faire cette narration pour toi, ma femme et pour mes gosses, pour
m’inciter à continuer mon récit. Je le ferai, je te l’ai promis, ma Germaine,
quand tu vins me voir à Maubeuge : il faut que tu saches tout ce que ton
Emile a fait loin de toi. Mais je veux encore te rassurer, toutes les actions
de ton homme se font et se feront sous le regard de Dieu.
Je n’ai
pu aujourd’hui assister à la messe ; hélas ! Cette consolation nous
sera sans doute souvent refusée. Nous sommes ici dans un pays tout à fait
protestant et les quelques prêtres catholiques qui sont en ville sont assez
occupés pour ne pas avoir le loisir de venir jusqu’à l’hôpital ou jusqu’au
camp ; mais il faut se courber, on voit tant de choses drôles à la
guerre !
Lundi 4
janvier.
Hélas !
Mes narrations ne peuvent plus être longues ; je n’ai plus, pendant mes
journées, une seconde de liberté, et je commence à trouver, parce que d’autres
le constatent, que c’est un peu trop de travail pour un seul homme. Depuis 3
jours, j’ai comme une bronchite, j’ai la fièvre et la nuit, quand je puis
dormir, je sue beaucoup, je suis littéralement inondé de sueur, mais je me
commande, je veux surmonter cela, et bien que je n’aie chaque nuit que 2 ou 3 heures de sommeil, je
résiste. Je veux qu’on dise que je fais mon devoir aussi bien ici qu’en France.
Mes
malades gravement atteints (ils sont 5 maintenant depuis que l’on m’a amené
cette après midi un nouveau militaire atteint de broncho-pneumonie côté droit)
mes malades donc ne vont pas mieux du tout, si ça ne change pas ces jours
prochains je n’ai pas grande confiance pour 2 ou 3 d’entre eux. Les malheureux,
ils sont mariés et peut-être ne reverront-ils jamais plus ni leurs parents, ni
leur femme, ni leurs enfants, ni le clocher de leur village. Comme tout cela me
laisse rêveur et combien je me prends alors à penser à vous, mes aimés, à toi
ma femme, à vous mes gosses, quand mon esprit n’est pas absorbé par le travail.
Un bruit
aujourd’hui nous est arrivé du camp, il paraîtrait qu’avant le 15 de ce mois,
il y aurait un départ pour la France d’infirmiers sectionnaires comme nous et
de mutilés amputés d’un bras ou d’une jambe. Je n’en sais pas plus, mais si
c’était vrai , oh ! Comme je trouverais léger mon labeur quotidien et que
de doux rêves je ferais tous ces jours-ci. Mais il ne faut pas trop se réjouir
à l’avance, en ce moment il n’est pas bon de s’illusionner parce que la
désillusion est trop amère. Advienne ce que Dieu voudra, je me laisse guider.
Les
majors, un vieux commandant de 68 ans et un lieutenant, tous deux français, qui
logent dans la même chambre que moi, n’en savent pas plus long, on ne leur fait
pas plus de confidences qu’on n’en fait à nous-mêmes.
A
l’heure où j’écris, il est 10 heures ½ (du soir naturellement) je me suis mis,
habillé sur mon lit, car à chaque instant je dois me lever pour répondre à un
appel de malade. Quel malheur ! Et que ces gémissements et ces plaintes me
font mal ! Et je suis presque impuissant, en ce sens que je ne puis que
momentanément alléger leurs souffrances par des compresses glacées ou par des
potions. Et toute la nuit je recommencerai la même chose.
Emile Déchirot Caporal- Infirmier
1ère section
d’Infirmiers militaires de Lille
Dieu et France toujours.
Souvenirs pour ma Germaine et
mes gosses.
Mes impressions quotidiennes pendant
ma captivité en Allemagne.
Hôpital lazaret M.G.K. de
Giessen ( Hesse ) Allemagne
Du 5 décembre 1914 au 8 avril
1915
A nouveau Camp de Giessen du
8 avril au ….
Mardi 5
janvier 1915.
Je me
suis, la nuit dernière, endormi tout habillé sur mon lit, vers 1 heure du matin
je crois et je n’ai pu naturellement rien ajouter à ma narration du 4 courant.
Mes idées du reste étaient, à cette heure avancée de la nuit, devenues plutôt
troubles.
La
journée d’aujourd’hui n’a rien présenté de bien saillant ; j’ai été fort
occupé comme à l’habitude mais je commence à m’y faire et ça me paraît moins
dur qu’au début. Il est vrai qu’on est ici mieux nourri que dans les camps et
mes forces reviennent progressivement, ce qui n’est pas un mal, car notre mission
est sans doute loin d’être terminée.
Dans les
instants où j’étais moins occupé, j’ai beaucoup pensé à toi, ma femme et à nos
enfants. Ce qu’on nous avait dit hier me trottait évidemment par la tête et
j’échafaudais par avance un tas de projets plus ou moins réalisables, pour le
cas où nous retournerions en France et dans le Nord. Je me voyais déjà au
milieu de vous, ayant profité d’une petite permission pour venir vous embrasser
tous et vous rassurer. Dieu fasse que cela se réalise au plus vite et que je
puisse mettre une fin à vos tourments et à vos douleurs. Pauvres chéris, que
vous devez souffrir et combien je voudrais, moi, souffrir davantage encore pour
que le calme, la tranquillité et la joie règnent en vos esprits. Et je pense à cela, ma Germaine, bien que je
te sache si forte et si vaillante, car la force a des limites, et bien que tu
aies déjà beaucoup souffert, pauvre aimée, je comprends que tu ne puisses pas
quand même t’habituer à la douleur comme tu t’habituerais à la joie. Que
bientôt donc sonne pour nous l’heure de la délivrance, que bientôt exilés, nous
puissions fouler à nouveau le sol de la patrie et revoir nos villes, nos
bourgades, nos femmes et nos enfants.
Le poète
l’a dit : l’exilé partout est seul, parce qu’il lui manque partout la
patrie. Ainsi sommes-nous.
Mercredi
6 janvier.
Me voici
au lit et je n’ai pas eu le loisir aujourd’hui de venir vous causer, famille
chérie. Je viens de faire une prière au pied de mon lit, comme j’ai pris
l’habitude de le faire chaque soir ; le major à 2 galons qui loge à côté
de moi fait la même chose ; le vieux major à 4 galons, lui, se met au lit
pour lire jusqu’à ce que le sommeil ferme sa paupière, il ne prie pas. Ce n’est
cependant pas un méchant homme, au contraire, il me paraît très impartial, et
est profondément respectueux de la religion d’un chacun, il admire même
beaucoup ceux qui ont le courage de leurs idées et de leurs convictions.
J’étais
plutôt gêné au début de loger avec ces 2 messieurs, mais je commence à m’y
habituer, ils sont au reste pleins de déférence pour moi et ne savent quoi
faire pour m’être agréables. De mon côté, je fais le possible pour leur venir
en aide en toutes circonstances, car ils sont traités à peu près sur le même
pied que moi et sont moins accoutumés que moi à la vie dure et aux privations.
On vient
d’amener dans une chambre voisine de la mienne, un jeune militaire qu’on
prétend atteint de la méningite cérébro-spinale. J’ai été naturellement informé
le premier, parce que c’est à moi que le citoyen était destiné. Mais alors j’ai
rouspété dur près du médecin-chef, lui disant que si le dévouement n’avait pas
de limites, les forces humaines en avaient. Et il a consenti à m’adjoindre un
infirmier de mes amis qui fut spécialement chargé du cas de la méningite.
Jeudi 7
janvier.
Rien de
nouveau aujourd’hui.
Depuis
qu’on nous a parlé d’un départ possible pour la France, je n’ai plus la tête
hantée que de cette idée : ce serait si doux de revoir la France ! Et
puis, nous, infirmiers, nous avons toujours la certitude que nous ne devons pas
être prisonniers et nous ne savons pas nous faire pleinement à ce régime qui ne
devrait pas nous être imposé. On nous fait faire un travail assez dur et nous
n’avons plus les forces nécessaires pour faire cette besogne sans fatigue. La
vie des camps nous a enlevé une bonne partie de nos moyens physiques et
j’allais dire de notre énergie morale. En un mot, nous ne sommes plus les
mêmes, et il nous semble qu’en France, avec le régime réconfortant des hôpitaux
et la satisfaction au cœur, nous serions vite remis sur pieds et prêts à nous
dépenser comme par le passé. Mais les chose traînent beaucoup et nous qui
sommes ici à l’hôpital, nous n’avons encore été avisés officiellement de rien.
Il est
vrai qu’ici les décisions sont vite prises, nous recevrons l’ordre de partir
probablement 1 heure avant le départ définitif. C’est ainsi qu’on est accoutumé
à agir avec nous depuis que nous sommes en ce pays.
Vendredi
8 janvier.
Ma nuit
a été bonne, en ce sens que je n’ai pas été dérangé du tout, ce qui n’était pas
encore arrivé depuis que je soigne à nouveau les fiévreux. Mais je me suis levé
avec la tête très lourde, le nez bouché et la bouche pâteuse. Depuis 8 jours je
ne suis pas bien portant, mais je vais quand même, parce que je sens que si je
me mettais au lit, ce serait mauvais pour moi. Je me soigne le mieux possible
de façon à entretenir mes forces et que je ne rentre pas au pays absolument
déprimé.
Ma
femme, je viens encore de relire ta lettre très longue et trop courte pourtant,
du 10 Novembre, celle que tu as pu m’adresser immédiatement après ta rentrée à
Pont-à-Marcq, ça ma fait du bien de revivre ces jours passés et de me remémorer
les très vives et très durables impressions ressenties lors de ton séjour à
Rousies. J’ai osé aussi, par la même occasion, jeter un coup d’œil sur les
photos de nos gosses, et déposer sur leur front si pur un paternel baiser. Tout
cela m’a bien remué mais constitue comme une étape bienfaisante dans le chemin
de croix qu’actuellement nous suivons péniblement. Merci une fois de plus, mon
aimée, pour le réconfort moral que si généreusement et si héroïquement j’allais
dire, tu m’as procuré. Je n’oublierai jamais de ma vie que 1914 nous a permis
de nous connaître tous deux, comme nous méritons de l’être, dis ma petite
femme, et fasse Dieu que jamais plus à l’avenir un nuage ne vienne obscurcir
l’horizon bien serein qui se découvre devant nous. Nous nous aimerons toujours,
n’est-ce pas, ma femme, et le Bon Dieu que je prie et qui lit au fond de mon
âme voudra que je sois le modèle des maris et des pères.
Samedi 9
janvier.
Les
jours succèdent aux jours et le temps passe et aucun bruit du dehors ne monte
jusqu’à nous pour nous apporter la bonne nouvelle que nous attendons avec tant
d’impatience. Partirons-nous, resterons-nous ici ? Enigme indéchiffrable,
passionnante et disons-le quelque peu énervante.
Hier
dans la journée, on est venu encore demander les noms des majors et des
sectionnaires ; j’ai su qu’on avait fait la même chose au camp pour les
amis. Nous qui sommes hantés par l’idée du départ, nous y trouvons encore un
symptôme favorable. Mais il est possible que nous nous trompions ; et si
nous nous trompons, ce ne sera pas la première fois, on s’illusionne pour mieux
se désillusionner.
Mes 4
hommes atteints de broncho-pneumonie vont mieux, leur température est à présent
normale et ils commencent à demander à manger, ce qui est un bon indice. Par
contre, on vient de m’amener un nouveau pensionnaire atteint également de
broncho-pneumonie et qui a 40°8 de fièvre ; en voilà encore un à suivre de
très près pendant 9 jours. J’espère que, comme ses camarades que j’ai soignés,
il sortira indemne de cette nouvelle épreuve.
Je note
ici pour m’en souvenir les noms des 4 soldats soignés par moi et guéris :
Jourde André, 32 rue Fontaine à Paris
Gastaud David, Blanquefort,
Gironde.
Lasserre Paul, St Symphorien,
Gironde.
Carlu Adolphe, Nibas,
arrondissement d’Abbeville , Somme.
Il est 9
heures du soir, je viens d’assister à une scène excessivement pénible. Près de
la chambre où je loge, un Belge soigne un homme (soldat français) atteint
d’érésipèle et dans un état d’excitation fébrile considérable. Or, dans une
crise de délire, le malade s’est lancé sur son infirmier, l’a empoigné et mis
proprement à la porte de sa chambre. La scène fut très rapide, aussitôt un
attroupement se fit de soldats accourus aux cris que poussaient et l’infirmier
terrorisé et le fiévreux surexcité. Personne n’osait empoigner le bonhomme
atteint d’érésipèle, cette maladie étant contagieuse. Je me suis dévoué et bien
que le malade fût très solide, je réussis à le faire rentrer dans la salle et
le mettre au lit. Quant au Belge, il n’ose plus rentrer et sa nuit va se passer
à faire les cent pas devant la porte en attendant les événements. J’ai moi
réintégré mon «home» pour me coucher et penser à toi ma femme et à vous mes
chers enfants.
J’ai,
comme chaque jour, prié le Bon Dieu de vous protéger pendant mon absence et je
lui ai demandé aussi de hâter mon retour au milieu de vous. Bonsoir ma
Germaine, ma femme aimée, bonsoir mes petits gosses adorés, bonsoir ma mère. Je
vous embrasse tous comme je vous aime. A demain.
Dimanche
10 janvier.
C’est
donc Dimanche. Oh ! certes, on ne le dirait pas dans cet hôpital, où le jour
du Seigneur se passe comme tous les autres jours, c’est-à-dire de façon
absolument monotone, sans messe, bien entendu. Que c’est triste ! si
encore nous avions la consolation de conter à notre Dieu notre peine amère,
devant ses autels tous les Dimanches, l’exil nous paraîtrait moins dur. Mais il
ne faut pas y songer et il faut attendre que les événements poussent les
événements, qu’on nous ouvre les portes pour regagner notre patrie. Ah !
c’est de la terre étrangère que l’on apprécie ce qu’est la patrie, ce qu’est la
famille. C’est d’ici , ma femme et mes gosses, que je sens quelle place vous
occupez en mon cœur et votre souvenir m’est bien doux et bien précieux parce
qu’il me réconforte et me soutient dans mes luttes quotidiennes.
Nous ne
savons toujours rien du fameux départ et je commence à croire qu’une fois de
plus nous sommes roulés, à moins que du nouveau ne survienne ces jours-ci.
Vraiment c’est malheureux de toujours mettre, comme on le dit chez nous, l’eau
à la bouche aux gens, pour ensuite les plaquer gentiment . Et dire qu’il y a 46
jours écoulés depuis notre départ de Maubeuge, jamais nous n’aurions cru être
tenus si longtemps. Nous lâchera-t-on maintenant que nous sommes occupés ?
Voilà encore une question que souvent je me pose avec anxiété. Ne nous
dira-t-on pas un de ces jours, nous avons besoin de vous, nous ne pouvons pas
vous lâcher. Et nous ne pourrons rien dire et il nous sera défendu de
protester. Quand je pense à tout cela, je suis bien prêt de me faire de la
bile, mais franchement, ne serais-je pas encore plus malheureux si je me
laissais aller au découragement ? Je remets donc mon sort entre les mains
de Dieu et d’un cœur calme, j’attends.
Je vais
maintenant me mettre au lit et tacher de passer une nuit meilleure que la nuit
dernière qui ne fut guère bonne. Je vous embrasse tous et vous dis bonsoir en
vous recommandant au Bon Dieu.
Lundi 11
janvier.
Je n’ai
pas reposé plus de 2 heures la nuit dernière et naturellement je suis ce matin
plutôt fatigué.
Hier
soir, on a amené dans une salle communiquant avec la chambre où je loge, un
malheureux atteint de folie et qui jusque là était seul dans une chambre. On
lui fit vers 9 heures une piqûre de morphine, espérant qu’il serait calme pour
sa nuit, mais à 1 heure du matin, il commençait à pousser la romance et
naturellement il réveilla tout le monde, y compris moi qui dormais comme un
bienheureux. Hélas ! ce sera probablement mon sort pendant le restant de
mon séjour ici et je ne suis pas bien solide pour le moment. Mon Dieu, maintenez
ma santé, je ferai tout mon possible comme travail, mais faites que je ne sois
pas malade ici et que je rentre assez bien portant au pays.
Le
nombre des malades augmente de jour en jour et bien des malheureux Français
laisseront leur peau en Allemagne ou rentreront au pays à moitié hypothéqués au
point de vue santé.
Mon
Dieu, mon Dieu, quelle chose horrible que la guerre et je n’ai jamais si bien
compris qu’à présent la supplique récitée ou chantée dans les litanies des
saints :
«A fame
et bello, libera nos, Domine.»
«De la
famine et de la guerre, Seigneur, délivrez-nous.»
Je sais
un peu ce qu’est la famine, je sais tout à fait ce qu’est la guerre et c’est
pourquoi, du fond du cœur, je lance au Dieu de la paix cette ardente
prière : «A fame et bello, libera nos, Domine» Seigneur, préservez nos
gosses dans le présent et dans l’avenir des horreurs de la famine et de la
guerre et ramenez au plus vite la paix au sein des nations.
Je
m’endors dans cette idée, et te dis bonsoir ma femme, en t’embrassant et en
déposant un baiser sur le front de nos chers petits.
Mardi 12
janvier.
Si je
n’avais pas hérité d’un joli mal de gorge, je serais bien ce matin car j’ai
suffisamment reposé. On a amené hier soir, dans une salle voisine de la mienne,
un Belge gravement malade. Le malheureux, qui était père de 4 enfants, est mort
à 11 heures moins 20 ce matin. Quelle nouvelle à annoncer à sa femme et à ses
enfants, je frémi, rien qu’à y penser. C’est le 4ème prisonnier qui
meurt à l’hôpital depuis 8 jours.
Nous
sommes à présent 5 infirmiers à l’hôpital : Montagne de Douai, Fleury de
Cambrai ; Dehart de Honnaing sur Ecaillon ; Demon d’Ennetières ;
et moi . Nous pouvons nous voir tous les jours de 2 heures à 3 heures dans
la cour de l’hôpital où il est permis de se promener et de fumer sa pipe. Cette
heure est pour nous précieuse et nous en profitons pour nous communiquer sinon
les nouvelles apprises, ce qui est excessivement rare, du moins nos
impressions. Ces impressions, il faut le dire, ne diffèrent guère ; elles
sont plutôt tristes et langoureuses et rendent bien l’état très spécial de nos
âmes en ce moment.
J’ai eu
la surprise cet après midi de voir dans ma salle 43, un prêtre catholique allemand ; il venait pour
donner les secours de la religion au pauvre fou que j’ai dans ma salle et dont
l’état général de santé est plutôt mauvais. Il m’a dit qu’il y avait dimanche
prochain 2 messes au camp, à 9 heures et à 10 heures. S’il y a moyen, je
tacherai d’assister à l’une ou l’autre de ces messes, ce sera pour moi un
réconfort et une consolation.
J’ai mal
à la gorge, je me couche de suite et te dis bonsoir, ma femme et bonsoir aux
gosses.
Mercredi
13 janvier.
Il faut
que je lutte en ce moment contre les tendances pessimistes de mon esprit. Voilà
quelque chose qui va te frapper, ma Germaine, surtout venant de ton homme au
cœur si bien accroché, à l’âme, je puis te le dire, si bien trempée et qui a
toujours eu confiance dans les destinées de la patrie. Je ne suis pas encore
devenu pessimiste, mais il y a en moi quelque chose d’indéfinissable que
j’appellerai , si tu veux bien, doute, découragement, désillusion, un peu de
tout cela. Comment tout cela a-t-il pu pénétrer en moi ? Il est permis de
se le demander et précisément je suis en train d’étudier ce phénomène et je
veux l’étudier avec toi ma femme, si le travail me laisse quelque répit et si
mon esprit peut rester bien attentif.
Depuis
que je suis en Allemagne, j’ai beaucoup observé, j’ai beaucoup interrogé, je me
suis renseigné de toute les façons et j’ai appris pas mal de choses intéressantes
qui n’ont pas été naturellement sans avoir sur moi quelque influence.
J’ai vu
arriver des prisonniers, de trop nombreux prisonniers, hélas ! un certain
nombre, je le sais, avait fait bravement leur devoir jusqu’au bout et s’était
rendu qu’à la dernière extrémité, mais combien d’autres avaient lâchement
laissé tomber le fusil que la patrie leur avait confié, avaient levé leurs bras
déshonorés et, défilant devant l’ennemi, avaient osé lui montrer leur front
couvert de honte et chargé d’opprobre. Peut être, cause-t-on en France des
soldats que le Midi a envoyés sur la ligne de feu, on en causera sûrement après
la guerre, il faudra qu’on en cause. Presque tous se sont conduits comme des
goujats, et n’ont montré aucun enthousiasme ni aucune résistance. Ils se sont
monté la tête les uns aux autres et, en masse, ont abandonné la partie sous des
prétextes absolument futiles. Mais si vous les entendez causer et surtout si
vous ajoutez foi à leurs dires, vous les prendrez pour des héros
d’épopée ; il faut le reconnaître, ils sont très fort pour pérorer, c’est
une des rares qualités que je leur reconnais. Et quand je vois devant moi les
milliers de méridionaux qui, dans l’Argonne ou le Nord, se firent prendre, je
me sens presque découragé et je n’ai plus au cœur cette belle confiance que
cependant j’ai toujours eue. Comment peut-il se faire qu’en ces heures
mémorables il y ait des lâches parmi les Français ? C’est à douter de
tout. Alors, nous jouons notre existence nationale et il en existe qui savent
ne pas faire leur devoir, jamais je n’aurais cru cela.
Et si tu
ajoutes à tout cela, mon aimée, les idées que me suggère mon séjour prolongé en
Allemagne, tu comprendras que mon esprit ait présentement des tendances assez
pessimistes. Et puis comme souvent je te l’ai dit, nous sommes absolument sans
nouvelles du dehors, nous ignorons tout de la marche des opérations et nous ne
savons pas s’il faut avoir confiance ou désespérer. Alternative terrible pour
des hommes qui sont loin de leur famille, loin de leur pays et parmi une
population hostile, pour des hommes auxquels on fait des promesses toujours
irréalisées et qui se demandent s’ils ne sont pas, jusqu’à la fin de cette
guerre, de vulgaires prisonniers, tout simplement comme ceux qui ont été pris
les armes à la main sur les champs de bataille.
Au
résumé, je me déprime un peu au moral pour toutes ces raisons que je viens
d’exposer et aussi peut être parce que mon état de santé n’est pas brillant. Je
ne me sens réellement pas bien portant. Depuis que je suis en Allemagne, je
lutte contre moi-même, je ne veux pas m’écouter, je mange bien et je me paie
tous les suppléments qu’il m’est possible de me payer, mais je le répète :
je ne suis pas bien portant, c’est pourquoi j’attends avec tant d’impatience
l’heure bénie de la délivrance. Je le sais, en France, je serai un autre homme,
je revivrai, ici je m’étiole, comme ces plantes transplantées d’un sol clément
et riche dans une terre en friches, ô ma France, il me semble que je t’aimerai
davantage encore, si c’est possible, quand à nouveau je foulerai ton sol béni
et libre.
O
famille chérie ! ô ma femme, ma Germaine adorée, mes gosses aimés, de
quelle affection ne vais-je pas désormais vous entourer, vous qui m’avez tant
manqué et me manquez tant.
Jeudi
14, vendredi 15 janvier.
Je n’ai pas écrit hier pour la raison bien
simple que je n’aurais pas su le faire tellement j’étais indisposé. Je ne suis
guère mieux aujourd’hui et je me demande avec anxiété ce que je vais attraper.
J’ai beaucoup de fièvre, j’ai mal à la gorge et la nuit, oh ! la nuit,
c’est comme si l’on me versait de l’eau sur tout le corps. Je me décourage
quand je pense qu’ici je ne puis me soigner. Je suis bien avec 2 majors
français, mais que voulez-vous qu’ils fassent pour moi, ils sont impuissants,
n’ayant rien sous la main et ne pouvant rien faire de leur propre initiative.
S’il y a une chose dont j’ai peur c’est d’être malade ici et c’est bien
pourquoi je lutte et je lutte pour faire mon travail malgré mon état de santé.
J’ai
dans l’idée, est-ce à tort ou à raison, je n’en sais rien, que si je me
couchais ici, je ne pourrais plus me relever. Et c’est alors, ma femme aimée,
que je me prends à penser à toi. Oh ! si tu étais ici, de quels soins ne
m’entourerais-tu pas ? et je serais bien vite guéri et réconforté, tu
connais si bien ton homme dis, ma Germaine, et il a tant besoin, quand c’est
comme cela, de petits soins et d’amitié surtout et cela me manque totalement.
Mais il
ne faut pas trop me lamenter, ni me désoler, je le comprends, et c’est le
conseil que tu me donnerais si tu étais près de moi , femme chérie. Eh
bien ! malgré tout, je continuerai à être fort ! Et Dieu aidant, je
franchirai ce mauvais pas. Oh ! sûrement, vous devez bien prier pour moi
au pays, car je sens parfois en moi des forces insoupçonnées qui ne peuvent me
venir que par le secours divin qu’appellent sur moi vos oraisons ferventes.
Nous
n’entendons plus parler de l’échange d’infirmiers dont on causait ces temps
derniers ; en revanche, on cause beaucoup d’un échange d’amputés et de soldats
inaptes à reprendre les armes. Nous n’avons qu’à attendre et à espérer
toujours, mais le temps nous paraît bien long à tous, surtout loin du pays.
J’arrête
pour ce soir, peut être demain mes idées seront-elles plus gaies. Bonsoir. Je
vous embrasse tous.
Samedi
16 janvier.
Je vais
un peu mieux ce matin, j’ai un peu moins de fièvre et par le fait, je suis
réconforté. C’est bien le tempérament français, vite abattu, vite remis. Et
cependant, je ne suis pas facilement jeté bas, j’ai beaucoup lutté avant de me
laisser aller à un peu de découragement.
On nous
dit qu’on peut écrire aujourd’hui, c’est une permission qui nous est octroyée 2
fois par mois et dont j’ai toujours profitée excepté la 1ère fois où
je n’ai pas voulu te faire savoir, ma très chère amie, que je n’étais qu’un
vulgaire prisonnier. Mais dans nos lettres, on ne peut rien dire, donc si tu en
as reçu quelqu’une, tu n’as pas dû apprendre grand chose à mon sujet. Un point
cependant aura dû te frapper, quand tu auras lu sur la carte « camp des
prisonniers » comme tu as dû être désolée, ma chérie, et désappointée en
même temps. Je ne sais plus dans le cours de mes conversations quotidiennes,
j’ai déjà eu l’occasion de te causer de la situation de l’hôpital où je suis .
Je vais le faire, au risque de me répéter, car je te l’ai dit plusieurs fois,
je ne veux pas faire de littérature, je jette sur le papier les pensées qui se présentent à mon esprit, je le fais
simplement, naïvement et dans un seul but : afin que toi, ma femme, et
vous mes gosses, vous puissiez savoir ce qu’a été ma vie en Allemagne.
L’hôpital
où je suis logé est en temps ordinaire une caserne pour mitrailleurs, caserne
moderne et très bien aménagée, avec rez-de-chaussée et 3 étages. Dans la cour,
on a édifié des baraquements. Actuellement, nous soignons 210 malades français,
belges, russes et anglais. De la fenêtre de ma chambre, je découvre, de l’autre
côté de la route, le camp des prisonniers avec ses rangées de baraques.
Le camp
et l’hôpital sont situés en dehors de la ville de Giessen, dans un endroit
assez pittoresque bordé de collines boisées et où, quand il fait beau, se
promène le monde sélect de la ville. Du matin au soir, passent sur la route des
militaires, il y a pour croire qu’il n’y a que des soldats en ce pays. Ceux dont
on fait l’instruction sont dans une caserne à côté de chez nous ; Quand
ils sortent ou quand ils rentrent, ils ne font que chanter à tue-tête des
refrains plus ou moins entraînants en un langage que je ne comprends pas, mais
dans lequel je puis quand même distinguer le mot « Franzose » Français qui revient fréquemment.
Encore
maintenant, il est 5 heures ½ du soir et le jour tombe, j’entends dans le
lointain les chants d’une troupe qui s’avance vers la caserne. Peut être, dans
quelques heures, entendrai-je les mêmes romances ; ces gens ne font que
chanter ; si ça les amuse, au fait cela ne me dérange pas trop , j’ai
d’autres chats à fouetter que ceux-là.
Je viens
de rentrer dans ma chambre pour me coucher et naturellement ma pensée est
toujours près de vous, famille chérie. En disant ma prière au pied de mon lit,
j’ai cru vous voir tous réunis près de moi ; est-ce un signe ? je
deviens presque superstitieux, peut être le Bon Dieu veut-il m’avertir que je
vous reverrai bientôt. Je t’ai bien vue ce soir près de mon lit, ma Germaine,
tenant dans tes bras ma petite fille tant aimée et accompagnée de nos garçons, et vous paraissiez tous
m’attendre. Si cela pouvait être vrai, j’en accepte l’augure et j’attends. En
me mettant au lit, je t’embrasse bien fort, ma Germaine, et j’embrasse nos
chers enfants.
Dimanche
17 janvier.
Encore
un dimanche sans messe, c’est pénible. Cependant ce matin je sais qu’il y a eu
une messe au camp à 9 heures, mais comme c’était justement l’heure de la visite
du Major allemand, il ne fallait pas songer à y assister. Le jeune major
français qui loge dans la même chambre que moi a pu s’y rendre ; il est
vrai qu’il n’avait pas d’occupation à cette heure-là. Enfin, ça ira mieux plus
tard, quand nous aurons le bonheur d’être en France et surtout quand cette
maudite guerre sera terminée.
Nous
n’avons aujourd’hui encore rien appris de nouveau au sujet de notre départ en
France. Qu’est-ce que tout cela veut dire ? nous n’en savons rien. On
abuse de nous, c’est évident et je suis persuadé qu’en France on n’agirait pas
de même façon, à moins d’être poussé à bout.
Enfin,
ça commence à me révolter de songer que, depuis le 8 Septembre, nous sommes
sous la domination allemande et que l’on nous tient toujours, au mépris de
toutes les conventions. Si encore nous n’étions pas traités comme des
prisonniers, mais que notre nom soit infirmier ou soldat quelconque, nous
sommes bel et bien des prisonniers puisque nous sommes gardés par des hommes
baïonnettes au canon, puisque nous n’avons aucune liberté.
Lundi 18 janvier.
Et voilà
une nouvelle semaine qui commence, que nous amènera-t-elle ? Question
angoissante pour nous qui toujours attendons.
On
m’enlève 3 malades sur 4 de ma salle 43, il y a à peine 2 jours qu’ils
commençaient à se lever, ils sont naturellement dans un état de faiblesse très
grande. Depuis 2 ou 3 jours, je commençais à avoir des nuits à peu près
tranquilles, la vie dure va recommencer, puisqu’on doit m’envoyer des soldats
gravement malades. Ainsi donc, plus de repos. Et ce n’est pas ici qu’il faut se
plaindre ou réclamer. Oh ! non, la réclamation, c’est sûrement la punition
et très sévère, il est nécessaire de se laisser mener comme des gosses, sans
même essayer de faire preuve d’initiative.
Jusqu’à
ce jour, je n’ai eu aucun reproche me venant des autorités allemandes qui
trouvent sans doute que je ne fais pas trop mal ma besogne, mais je le déclare,
il faut réellement avoir au cœur l’amour du devoir pour faire mon métier sans
maugréer.
Il ne
reste dans la salle voisine de la chambre où je couche, un seul malade, un
malheureux garçon de 22 ans qui est devenu fou sur-le-champ de bataille. Depuis
son arrivée ici, il ne fait que chanter et causer nuit et jour, et ce n’est
plus un homme, c’est un cadavre, mais un vrai cadavre, il n’a plus que la peau
sur les os, je n’exagère pas.
Je me
suis absenté 5 minutes tout à l’heure et suis revenu au plus vite, j’ai vu en
rentrant un joli spectacle : Talazacq, c’est le nom du patient et il est
du Gers, était sur son lit couvert de la tête aux pieds de ses excréments et
naturellement le lit en était plein ainsi que les couvertures, draps, etc.….
Vous devinez ce que j’ai du faire, et pour ce soldat, la chose se représente
parfois 2 et 3 fois chaque jour. Il faudrait évidemment un infirmier rien que
pour lui et la chose paraît très naturelle, mais non, ces messieurs ne le
comprennent pas ainsi . J’en aurai la preuve dès demain matin car à côté de
Talazacq, comme je le mettais plus haut, on placera 3 grands malades qui jour
et nuit geindront et m’appelleront . Réellement, pour résister ici, il faut
être d’acier.
J’ai
voulu vous narrer cette petite chose, non pas pour me plaindre, ce serait
absolument inutile et je ne veux pas le faire, mais pour que vous ayez, vous,
mes aimés, une idée de ma vie en Allemagne.
Je viens
de dire ma prière du soir et j’ai bien pensé à toi, ma Germaine adorée, et à
nos enfants. Je vais maintenant, il est 10 heures, me mettre au lit, avec
l’espérance de reposer quelques heures, je m’endormirai en ayant en tête vos
figures si aimées, c’est ma seule consolation et mon seul réconfort dans mon
exil. Bonsoir donc, à demain.
Mardi 19
janvier.
Je n’ai
pu me mettre à mon carnet avant ce soir, il est 9 heures.
Dans ma
salle 43 ici à côté, j’ai un second malade, également pris de la tête comme
Talazacq, il s’appelle Sudre et est de Cahors. Une balle a dû lui entrer dans
la tête, on ne le sait pas au juste encore, et le bonhomme est devenu comme
inconscient. Tu vois, ma femme, j’ai la confiance, tous ceux qui sont
difficiles à soigner, on me les confie, il paraît que je passe pour un bon
infirmier. Je ne fais cependant rien pour me mettre en évidence, je fais tout
simplement mon petit devoir. Seulement, on a remarqué que mes 4
broncho-pneumonies étaient parfaitement guéries, que mon Talazacq sur lequel on
ne comptait plus se remet et voilà on se dit, eh bien nous allons essayer de
lui confier Sudre, sans doute il le tirera aussi de ce mauvais pas. Eh !
oui, je ferai encore et toujours mon possible, et je veux avant tout démontrer
ici qu’un infirmier français vaut un infirmier allemand.
C’est
pourquoi ce matin, j’ai été presque furieux, quand Henri Démon d’Ennetières est
venu me dire qu’il retournait au camp, parce qu’il avait peur d’attraper une
maladie contagieuse. Evidemment, s’il a peur, il sera plus vite pris qu’un
autre, mais ce n’est pas très courageux de la part d’un infirmier, qui ne sait
pas ce que l’avenir lui réserve, surtout si nous devons retourner en France. Il
est vrai que depuis la mobilisation, il n’a jamais fait, à Maubeuge, que de la
menuiserie, cela ne le préparait que d’une façon très indirecte à soigner la
fièvre typhoïde. Enfin, je n’insiste pas trop sur ce fait. Henri Démon n’est
malheureusement pas le seul dans son cas, beaucoup préfère voir le travail fait
par un autre que par eux-mêmes.
Je suis
en ce moment en assez bonne santé et je souhaite rester ainsi jusqu’à la fin de
ma captivité en Allemagne. Travailler n’est rien quand on est bien portant. A
ce sujet j’ai beaucoup pensé à toi, ma Germaine, aujourd’hui, comment vas-tu ?
comment vont nos gosses avec toutes les privations que vous devez
endurer ? Ah ! je me fais du chagrin quand je pense à cela, mais je
me dis que le Bon Dieu que nous prions tous avec tant de ferveur, ne nous
abandonnera pas, ô famille chérie, et que je vous reverrai tous en bonne santé.
Et maintenant, je vais me mettre au lit, espérant passer une bonne nuit, si mes
zouaves me le permettent. Bonsoir ma femme, bonsoir mes petits enfants chéris,
bonsoir mon Emile, Raymond, Jean, bonsoir ma petite fille. A demain.
Mercredi
20 janvier.
Il est 9
heures ½ du matin, j’ai pris mes températures, donné à déjeuner à mes malades
impotents et j’attends, en fumant ma pipe dans ma chambre, que le Major
allemand passe pour sa visite.
6 heures
du soir : la visite n’a pas eu lieu chez moi ce matin pas plus que cette
après midi, mais j’ai eu différentes occupations qui m’ont pris tout mon temps.
C’est ainsi, en particulier, que j’ai coupé les cheveux avec une tondeuse à 5
ou 6 de mes malades. Tout d’abord, j’ai un peu tâtonné, ça se conçoit. , je
n’ai jamais été coiffeur, mais j’ai ensuite attrapé assez vivement le tour de
main, et ma foi je ne m’en tire pas trop mal.
A ce
propos j’ai songé à une chose, s’il y a moyen, en rentrant au pays, j’achèterai
une tondeuse qui me servira à couper les cheveux à nos enfants, ce qui
présentera pour nous de nombreux avantages.
J’ai eu
aujourd’hui la visite du Sergent Lemaire qui venait accompagner des malades à
l’hôpital ; il ne paraît jamais ici sans me dire le bonjour, évidemment
cela me fait grand plaisir, car nous avons toujours été très bien ensemble.
J’ai
fait faire aujourd’hui une gentille
petite bague pour toi, ma Germaine, elle est en aluminium, donc très légère. Ce
n’est pas grand chose sûrement, mais elle te rappellera , ma femme, que ton
homme a pensé à toi en Allemagne. La bague est faite avec le bout d’un obus
allemand, ramassé dans l’Argonne et qui m’a été donné par un soldat revenant
ces jours ci de cette région. J’ai fait graver tes initiales G.D. et la porte
jusqu’à mon retour au petit doigt de ma main droite, de façon à avoir
constamment ton nom et ton souvenir sous les yeux. J’ai acheté également une
belle petite montre pour mon grand garçon Emile, afin qu’il ait un souvenir de
la captivité de père dans ce pays.
Oh ! comme il va être heureux mon Emile, quand père lui remettra ce
cadeau ; ce sera compensation de celui qu’il n’a pas eu le 23 Décembre
dernier. Si je puis le faire, je n’oublierai pas nos autres gosses Raymond,
Jean et ma Lélèse, ma fille. Oh ! je voudrais bien pouvoir leur rapporter
à chacun ne serait ce qu’un petit souvenir, ils seraient si contents, mes
chéris. Je m’ingénierai pour leur procurer cette satisfaction, rien que pour
être moi-même heureux de leur bonheur.
Et nous
sommes toujours sans nouvelles de notre départ, je commence à la trouver
mauvaise et j’ai bien peur qu’on nous colle ici jusqu’à la fin de la guerre. La
perspective n’est guère réjouissante et je n’ose songer à cette éventualité.
En
attendant je vais me « plumer ». Bonsoir à vous tous.
Jeudi 21
janvier.
Voilà
longtemps que je n’ai passé une nuit comme la dernière. Pour un infirmier, être
au lit de 10 heures ½ du soir à 7 heures du matin, est-ce que cela ne tient pas
du prodige ? Eh bien ! ce phénomène s’est bel et bien réalisé dans la
nuit du 20 au 21 Janvier. C’est vous dire que je me sens ce matin très dispos
et si l’ordre du départ nous était donné, bien que ma cuisse gauche soit très
endolorie, je suis bien certain que je ne serais pas le dernier à partir sac au
dos. Cette idée de départ ah ! mon Dieu, ce qu’elle me hante ! à
preuve, le besoin de la servir, parce que j’ai fait une bonne nuit, mais vous
m’excuserez, puis-je faire autrement ?
Depuis
le 18, nous avons ici la neige et la gelée, il ne doit pas faire bien chaud
dehors et, de ma chambre, j’entends les prisonniers du camp qui font du pas de
gymnastique pour se réchauffer. Dans l’hôpital, nous ne sentons pas les
rigueurs de l’hiver, car nous avons des foyers qui chauffent convenablement.
Un
événement extraordinaire dans notre vie de prisonniers est survenu
aujourd’hui ; Casimir Méresse de Raimbeaucourt, qui était resté au camp et
était affecté à l’infirmerie des Belges, est parti à Constance (Suisse) avec
une trentaine de Belges. Nous n’avons pas d’autres détails, mais c’est pour le
moins bizarre qu’on expédie qu’un infirmier appartenant à un groupe de 17. Je
ne puis pas trop épiloguer pour le moment n’ayant pas de données suffisantes,
mais je reviendrai sur ce sujet brûlant.
En
attendant j’ai un nouveau pensionnaire dans ma salle 43, un nommé Mulder de
Longwy, atteint de broncho-pneumonie, encore des nuits dans l’insomnie en
perspective.
Je vais
me mettre au lit, il est 9 heures ½ à peu près et je veux profiter de quelques
heures de sommeil. Bonsoir ma femme adorée, bonsoir mes gosses, bonsoir ma
mère, je vais prier pour vous.
Vendredi
22 janvier.
Voilà
une matinée presque achevée, il est 11 heures ½ et dans ¾ d’heure nous
dînerons. Je veux ma femme venir te dire le bonjour, c’est dans mon carnet que
je te trouve et que je te cause et je viens à mon carnet le plus souvent
possible, comme je viendrais près de toi, si j’étais à la maison. Je me sens
moins seul quand je te cause et puis tu
me connais, il faut que j’ai quelqu’un à qui je dise ou mon chagrin ou mon
bonheur. De le dire, je me sens le cœur allégé et plus à l’aise.
Le
Sergent Lemaire m’a encore fait ce matin le plaisir de me rendre visite. Le
petit Louis, comme je l’appelle, est toujours le même, aussi gai, aussi
priseur, aussi trotte-menu et ma foi, il ne maigrit pas en Allemagne, ce que je
considère comme absolument phénoménal. Moi non plus, je ne dois pas maigrir
pour le moment, j’ai bien repris, surtout depuis une dizaine de jours. Il est
vrai que je réussis à me payer des suppléments sérieux et c’est vraiment heureux,
car je crois fort que sans cela j’aurais tourné plutôt mal. ça ira comme ça voudra par la suite ,
mais en ce moment, je ne dois songer qu’à une chose, vivre pour vous, mes
aimés.
J’ai pu
ce matin avoir un petit entretien avec un major allemand au sujet naturellement
de notre départ éventuel en France. Comme je lui demandais si notre départ, à
nous infirmiers de l’hôpital, allait bientôt arriver, il me dit, en me frappant
sur l’épaule « Vous, bon infirmier, rester en Allemagne, nous avons
besoin de vous » Et comme je lui disais que je n’avais pas volé de
regagner mon pays, étant en réalité prisonnier depuis le 8 Septembre, il
rajouta ; « On vous soignera bien, et puis vous rentrerez en
France. » Rien à tirer de ces gens-là. Je lui aurais volontiers fait observer
que nous étions ici plutôt garde-malades qu’infirmiers et que nous pouvions
être facilement remplacés, mais ils évitent les conversations qui les
gêneraient. Dans ces conditions que puis-je faire, que pouvons-nous faire,
autre chose que d’attendre des jours meilleurs, ne savent-ils pas aussi bien
que nous notre véritable situation ? évidemment si, mais ils ne veulent
pas nous lâcher, voilà la vérité et les 2 majors qui sont ici, sont tenus au
même titre que nous.
Et
cependant j’aurais tant voulu, ma femme, pouvoir te rassurer par une lettre
écrite du sol français, tu dois être si inquiète, ma chérie, avec nos 4 anges à
garder. Oh ! comme je m’ingénierai en rentrant à te faire oublier toutes
ces peines subies, toute ces douleurs supportées. Que le Bon Dieu vous garde
tous en mon absence. Oh ! je l’en supplie et ma prière monte ardente vers
Lui. J’ai beaucoup souffert déjà depuis que je suis en Allemagne, mais j’ai
tout offert à Dieu pour vous, famille aimée, et je suis prêt à souffrir
beaucoup encore si c’est nécessaire pour que vous ne souffriez pas trop. Je
demande instamment à Dieu, que nous prions tous avec tant de ferveur, qu’il
éloigne de vous les malheurs et que, s’il y a à souffrir, que je souffre moi
plutôt que vous. Que deviendrais-je si quelque chose de mauvais vous
arrivait ? Mais ne pensons pas à cela, je deviendrais mélancolique si je
m’abandonnais à ces sombres idées, Dieu nous protégera, j’en suis certain.
Samedi
23 janvier.
Encore
une semaine qui s’achève tristement, nous laissant dans l’inconnu comme ses
devancières.
Ce
matin, la neige tombe sur Giessen, et sur les bois et collines qui
l’environnent, mettant sur le tout un immense manteau blanc. Je suis à l’abri,
moi, et ne souffre pas du froid, en est-il de même pour vous, famille aimée ?
Je crains qu’il ne vous manque bien des choses et que l’hiver soit pour vous
très dur et très pénible. Quelle calamité vraiment que cette maudite guerre,
qui, pour si longtemps, a séparé les maris de leurs femmes, les enfants de
leurs parents, les exposant tous aux pires horreurs. Fasse Dieu que nos enfants
ne voient pas ces choses et ne souffrent pas moralement et physiquement ce que
nous aurons souffert, nous leurs parents.
Dimanche
24, lundi 25, mardi 26 et mercredi 27 janvier.
Je n’ai
jamais été si longtemps sans écrire depuis que je suis en Allemagne ; je
vais vous donner la raison de mon
retard.
Depuis
samedi après-midi, je me sentais tout drôle, je me suis mis au lit vers 10
heures, comptant faire une bonne nuit, hélas ! je fus plusieurs fois
dérangé et le lendemain matin, loin de me trouver bien portant, j’étais touché,
mais bien touché. Cependant, je ne voulus pas me faire porter malade tout de
suite, je l’ai dit souvent, j’ai peur de me coucher ici. Je fis dans la matinée
tout mon travail du mieux que je pus avec un mal de tête comme jamais je n’en
avais eu. J’ai appris dans l’intervalle qu’un médecin français fait prisonnier
à Soissons devait arriver à l’hôpital, je sentis immédiatement que je devais
quitter les 2 majors avec lesquels j’étais depuis quelque temps déjà. Il était
environ 10 heures, je m’étendis sur mon lit, ne pouvant plus tenir debout. J’y
étais d’1 heure ½ peut être, quand
le médecin-chef allemand passa et me prévint que j’irais loger dans une salle à
un étage supérieur. L’ordre était donné, je n’avais qu’à l’exécuter et après
avoir à peine touché ce qu’on nous avait donné comme dîner, je commençai
péniblement mon déménagement. Je dis péniblement, car positivement, je ne
voyais plus ce que faisais, tant ma pauvre tête me faisait souffrir.
Qu’allais-je attraper ? Je me mis au lit aussitôt que possible,
c’est-à-dire vers 3 heures, je pris moi-même ma température, j’avais 39° au
bout de quelques minutes ; j’étais couché, bêtement malade, dans un lit
d’hôpital et en Allemagne, loin de toi, mon adorée, loin de nos chers gosses.
Et ma tête me faisait souffrir d’une façon incroyable et ma pensée était près
de vous sans cesse, je ne songeais pas à autre chose. Une idée alors surgit en
ma tête, rapide comme l’éclair : mes carnets pour ma femme, pour mes
gosses pour ma famille. Je fis de suite appeler un infirmier ami et lui remis en confiance mes carnets à
garder ; je ne savais ce qui pouvait arriver, si une fièvre cérébrale me
survenait. Et puis, je voulais que ces choses vous fussent remises si je
laissais ma peau en ce maudit pays.
Je reçus
la visite d’un major allemand qui ordonna des cachets de Pyramidon ; peu
après, un major français vint et m’ausculta très sérieusement, me disant que je
n’avais rien à la poitrine ni aux bronches, que c’était sans doute qu’une
mauvaise grippe. La nuit vint, j’avais bien conscience de ce qui se passait
autour de moi, mais je sentais quand même qu’il n’y avait pas en mes idées la
même clarté ni la même lucidité. Que
j’ai sué en cette fameuse nuit du 25 au 26 Janvier, je ne saurais le
dire ; on eût pu croire qu’on me versait sur le dos et sur tout le corps
des seaux d’eau chaude, et cela sentait… ce n‘est rien de le dire. Une fois de
plus, cela me sauvera, sans doute ma nuit ne fut pas épatante, des rêves, des
cauchemars, et je vous vis tous devant moi bien vivants, mes aimés, toi surtout
ma germaine, mais le matin la tête me faisait moins mal et en général je me
sentais mieux.
Je
passai dans le lit la journée du Mardi 26 et réellement je n’aurais pas eu la
force de me lever tellement je me sentais faible. J’avais moins de fièvre 38°9
, et je me trouvais dans un état bien meilleur, il n’y a pas. Je ne pus manger,
mais par contre j’étais absolument assoiffé, je réussis à me trouver du thé et
cela étancha quelque peu ma soif, et j’attrapai ainsi le soir. Ah ! ce
lit, comme j’avais hâte de le quitter, le plaquage en règle s’effectua le
mercredi 27 et à 8 heures ½, pas avant par exemple, je m’habillai pour quitter
la salle. La tête me tournait sans doute et j’étais bien faible, mais je fis le
possible et l’impossible pour rester debout jusqu’au soir et vaquer à mes
coutumières occupations. J’y réussis et je me suis mis au lit à 10 heures ½,
mais malheureusement, je ne pus fermer l’œil.
On m’avait
amené dans ma nouvelle chambre un Monsieur Harrison, député-conseil au Consulat
des Etats Unis à Roubaix, très digne homme, très sympathique, mais qui est
atteint d’asthme à un degré très prononcé. Toute la nuit, Monsieur Harrison eut
des accès d’asthme, et comme j’ai le sommeil excessivement léger, naturellement je ne pus trouver le sommeil.
En sorte que le …
… jeudi
28 janvier, …
… en me
levant, j’étais absolument éreinté, sans forces et presque sans volonté.
Oh ! quel malheur de se voir dans cet état là, loin de sa famille, loin de
son pays, sans soins, sans consolations. Oh ! ma femme, je suis heureux
encore que tu ne saches pas comment nous sommes ici, quel chagrin tu te ferais,
pauvre chérie, tes nuits se passeraient à pleurer et tu serais malheureuse,
oui, je regarde comme un bonheur le fait que tu ignores tout.
J’ai
bien peur, mon aimée, que nous nous étiolons ici, comme des plantes privées
d’air et de lumière, je crains que nos forces ne s’épuisent complètement et que
nous rentrions au pays, comme des cadavres ambulants ou des loques humaines.
Quel malheur ! et nous savons cependant que les leurs sont bien traités
chez nous, que rien ne leur manque, que ceux qui travaillent sont même payés et
qu’ils peuvent se procurer tout ce dont ils ont besoin.
J’ai
fait un assez bon repas ce midi et je suis un peu mieux que ce matin, par
ailleurs j’ai pu m’acheter différentes provisions, ne faut-il pas que je
vive ? J’irai jusqu’au dernier soir, mais par tous les moyens, j’essaierai
de maintenir ce qu’il me reste de forces.
Vendredi
29 janvier.
J’ai
encore passé une nuit qui ne fut guère bonne. A 9 heures hier soir, j’étais
cependant au lit, mais à 10 heures, on venait m’éveiller, 2 malades de ma salle
43 réclamaient mes soins. J’en eus pour à peu près 1 heure. A mon retour à la
salle 50 où je loge, un malade geignait à vous fendre l’âme et je ne pus
trouver le sommeil avant minuit et demi. A 5 heures j’étais éveillé et jusqu’à
7 heures, heure à laquelle habituellement je me lève, je fus à penser à toi, ma
femme adorée et à nos enfants si chers.
Depuis
ce matin, la neige n’a pas cessé de tomber et la couche sur le sol est déjà
épaisse, c’est l’hiver qui arrive. Je n’ai pu faire comme chaque jour dehors ma
promenade de 2 heures à 3 heures : 1° Je n’en avais pas le temps, je suis
de plus en plus occupé et 2° Je ne me sentais pas trop bien . Réellement ma
santé n’est pas bien brillante et je voudrais voir la fin de mes tourments pour
aller en France récupérer mes forces perdues.
Pourquoi
franchement nous tient-on si longtemps, sans motif sérieux, des hommes
inoffensifs comme nous, qui ne rêvons que dévouement et sacrifice. Je commence
à désespérer et je vous l’avoue, je n’ai plus aucun espoir de retourner avant
les autres prisonniers dans X mois . Imagine-toi, ma femme, si cette idée me
chagrine, surtout à l’idée de la peine que tu dois te faire en mon absence.
Ah ! que tu dois souffrir ! ma chérie, avec nos 4 gosses dont tu as
la charge ; ne vas-tu pas succomber à la tache, pauvre chérie ? et
que deviendrait ton homme sans toi ? Mais non, Dieu nous protègera et nous
sortira de ce mauvais pas, une fois encore, ne devons nous pas vivre pour nos
gosses ? pour que tous ils travaillent pour sa cause.
Je vais
me mettre au lit en priant pour toi, ma pauvre chère femme, et en demandant au
Bon Dieu et à sa Sainte Mère de te protéger et de protéger notre petite
famille. Bonsoir chérie et à demain.
Samedi
30 janvier.
Je n’ai
pu commencer ma rédaction avant ce soir, car avec mes 3 salles, j’ai de plus en
plus d’occupation. Mon esprit, à cette heure, est remplie par une idée :
peut-être n’êtes vous plus sous le joug allemand et voici sur quoi je me base,
au risque de courir à nouveau au devant d’une désillusion bien amère.
Des
Anglais venus de Lille au camp avec des civils de Lille aussi sans doute disent
qu’à leur départ, on se battait dans les rues de Lille et que les troupes
alliées occupaient une bonne partie de la ville. Serait-ce la fin de cette
période si dure pour vous tous et pourriez vous enfin continuer à respirer
librement l’air pur de nos plaines du Nord ? Ah ! mon Dieu, si
c’était vrai, que je trouverais doux mon exil, malgré ses misères bien grandes.
De savoir ma femme aimée et mes gosses chéris tranquilles et libres, mon cœur
vibre de joie et d’espérance, je ne sens plus la faiblesse ni la fatigue, je
suis heureux en un mot et espère que les jours prochains viendront enfin
m’apporter la confirmation de cette bonne nouvelle.
Je vais
assez bien sans plus, je suis faible et il me faudrait des nourritures fortifiantes,
que naturellement je ne trouve pas ici. C’est même très difficile d’avoir
quelques petits suppléments en payant bien cher. Ce que je puis avoir, je le
prends, ne songeant qu’à une seule chose : conserver ma santé pour
l’avenir, car j’aurai probablement toute une vie à recommencer à 40 ans et
sûrement beaucoup de travail à produire pour que nos gosses puissent avoir une
bonne éducation et une bonne instruction. J’ai compris, ma femme, ce qu’il nous
fallait faire tous les deux pour que, désormais, notre existence soit exemptée
de troubles et d’événements fâcheux, je me place évidemment au point de vue de
la vie en famille. Nous ferons tout cela, n’est ce pas, ma femme aimée, avec
l’aide de Dieu.
En
attendant et pour être demain assez valide, je vais me mettre au lit en
songeant à toi chérie et à nos gosses et en priant pour vous le Bon Dieu qui
toujours nous protégea. Bonsoir mes chéris, bonne nuit et à demain.
Dimanche
31 janvier.
Il est 9
heures ½ du soir, tout le monde dort dans l’hôpital, seul je veille, car je
suis de garde et comme tel, je dois faire des rondes à 9 heures, minuit, 3
heures du matin et 6 heures. Défense absolue de dormir, c’est la consigne qui
doit être appliquée sous des peines sévères. Nous sommes bien mal disposés pour
monter la garde à présent, nous sommes si faibles, si délabrés, mais enfin il
faut le faire.
Cette
journée du Dimanche s’est passée sans grands incidents, je regarde tout ce qui
arrive ici comme incidents minimes, quelle que soit leur importance ; il n’y
aura pour moi qu’un seul événement intéressant, ce sera celui qui nous fera
mettre sac au dos pour aller à la gare et partir pour la Suisse.
J’ai encore une fois déménagé, j’étais depuis
8 jours à la salle 50, en haut de l’établissement, je suis descendu d’un étage
et je loge à la salle 45, dont je suis chargé depuis le début. Est-ce mieux,
est-ce pire, je ne dis rien, je me laisse guider, je n’essaie même pas de
comprendre à quoi servent tous ces changements, ce serait se fatiguer
inutilement les méninges.
Lundi 1er
février et mardi 2.
Je n’ai
pas eu le courage de continuer mon carnet dans la nuit de dimanche à lundi .
Cela ne m’a pas empêché, ma petite femme, de penser beaucoup à toi et à nos
chers enfants. Le lundi, j’ai été pris toute la journée d’une violente migraine
et n’ai pu me remettre à ma rédaction. Au reste, rien de bien intéressant ne
s’est passé hier, journée terne et monotone comme toutes ses devancières, ne
nous apportant rien de nouveau. Voilà presque achevée la journée du mardi 2 février.
C’est la Purification de la Sainte Vierge aujourd’hui, la Chandeleur, comme on
dit chez nous ; vous n’aurez pas là-bas, comme tous les ans, ces bonnes
crêpes dont tu te régalais tant, ma femme, et nos petits aussi.
J’ai eu
sous la main aujourd’hui un journal allemand, mais imprimé en français, avec un
tas de choses plus ou moins vraies naturellement, nous croyons ce que nous
voulons bien croire. Une chose cependant m’a frappé en lisant entre les lignes,
on cause que dans le Nord et en Belgique on manque de vivres, on accuse la
France et l’Angleterre de laisser périr ces populations ; je n’apprécie
pas, je n’ai ni le temps ni le goût de le faire, mais quand même je réfléchis ,
vous êtes sans doute tous, mes aimés, privés de presque tout, de pain, de viande,
de légumes peut être, de charbon, de tout ce dont vous avez besoin.
Mercredi
3 février.
Encore
une journée de finie, bien triste pour moi. Premièrement, j’ai eu constamment
l’esprit empli de ces idées que j’émettais hier soir, j’ai bien gémi en pensant
à ce que vous pouviez souffrir là-bas au pays. Pauvres chers aimés, quel
malheur pour moi de me voir impuissant de ne pouvoir vous venir en aide
d’aucune façon, moi qui voudrais tant me dévouer pour vous en ces moments de
détresse.
Ma
journée a été triste deuxièmement, parce que je ne suis pas bien portant,
toujours je suis pris de la tête et j’ai la crainte de tomber malade ici, je
suis si faible, si affaissé, si vous saviez.
Et
malgré tout, j’ai, ces jours ci, comme un vague espoir de retourner en France,
je ne puis chasser cette idée de ma tête. Mon rêve sera-t-il une réalité,
pourrai-je enfin quitter ce pays et essayer de vous faire parvenir de mes
nouvelles, à vous qui devez être si inquiets à mon sujet. Oh ! mon
Dieu ! je ne vis plus, loin de vous, c’en est trop, savoir que vous êtes
exposés au danger et ne pouvoir vous protéger, savoir que vous avez faim et ne
pouvoir rien vous procurer, quel malheur ! et que les desseins de Dieu
sont impénétrables !
Jeudi 4
février.
Je ne
veux pas me coucher, ma chérie, sans venir te dire le bonsoir, ainsi qu’à nos
gosses et à ma mère. C’est toujours un bonsoir attristé, car en ce moment, je
pense trop à vous et je souffre beaucoup pour vous, mes aimés. Je ne suis pas
bien portant, ce soir encore je souffre atrocement des reins, mais cela n’est
rien à côté de ce que je souffre moralement pour vous, en songeant à ce que
vous devez endurer pendant cette période terrible. Que le Bon Dieu écoute ma
prière du soir et vous vienne en aide, qu’il te donne la force suffisante à
toi, ma Germaine, pour tout supporter en femme forte que tu es, en songeant à
ton homme qui est prisonnier et à nos gosses qui constamment sont avec toi et
doivent te rendre moins pénible la vie.
Excuse-moi,
ma chérie, de ne pas être plus long, je ne tiens plus debout et je vais dire ma
prière et me coucher en pensant à vous tous, qui constituez ma vie et pour qui
je veux malgré tout vivre. Bonsoir. Je vous embrasse tous, à demain.
Vendredi
5 février.
Depuis
quelques jours, je loge à la salle 45 avec maintenant simplement
3 blessés. Je me repose, heureusement ! Car je souffre toujours des
reins, surtout à partir de 10 heures du matin jusque vers minuit. Je ne sais pas ce que cela veut dire, c’est
sans doute signe de faiblesse, dans tous les cas, je souffre beaucoup. Mon
repos ne durera sans doute pas longtemps, demain peut être, on m’enverra
quelques soldats gravement malades. Tant pis, je ferai ce que je pourrai et
quand je ne pourrai plus marcher, ma foi, je m’arrêterai.
J’ai
pris la décision, d’accord avec les amis, d’écrire une nouvelle lettre au
Général commandant le camp, lui faisant
remarquer que nous étions depuis assez longtemps détenus et demandant à être
rendus à notre pays. La lettre a été envoyée en même temps par les 4 de
l’hôpital, dont je suis, et les 13 qui restent au camp avec le Sergent Lemaire.
Quel sera le résultat de cette nouvelle démarche ? mystère encore.
Advienne que voudra, nous ne pouvons pas être beaucoup plus mal que nous
sommes. Mais quand même, nous ne pouvons pas toujours attendre et être
injustement détenus, après tout, notre place est en France, s’il y a encore des
lois au monde et si la convention de Genève n’est pas encore lettre morte.
Je
voudrais tant ne pas perdre mon reste de santé, avant de retourner en France
pour encore vous aider, mes très chers, et vous faire oublier les horreurs de
ces jours terribles, par l’amour que j’aurai pour vous. Ah ! oui je vous
aimerai plus que jamais, plus que jamais je serai dévoué pour vous. Je serai
près de toi, ma femme, et près de nos gosses, le plus souvent possible, pour
regagner le temps perdu et pour qu’au moins, nous ayons quelques années sinon
de bonheur, du moins de tranquillité. Je prierai avec vous, chère famille, pour
que tous nos vœux se réalisent et que bientôt nous puissions savoir ce que nous
sommes devenus depuis quelques mois.
Bonsoir
ma femme, ma Germaine, bonsoir mes chers enfants, que le Bon Dieu que nous
aimons tous, vous protège et me protège, qu’il vous donne le pain de chaque
jour et que bientôt nous nous retrouvions. Bonsoir, que Dieu vous garde !
Samedi 6
février.
Il est 9
heures ¼, je viens de faire ma 1ère ronde car je suis de garde comme
le 31 Janvier. Je ne puis dormir dans la crainte de rater ma ronde, on est ici
très sévère.
Tout à l’heure,
quand je t’aurai causé quelque temps, ma femme, je m’étendrai sur mon lit,
histoire de reposer un peu. Rien de bien intéressant n’est venu rompre la
monotonie de cette journée. Cependant, détail à noter, on m’a remis ma salle 43
qu’on m’avait enlevée il y a quelques jours ; mes malades sont contents et
moi aussi. Il s’agissait de s’occuper d’une salle où il n’y avait que des
scarlatineux, j’ai demandé à ne pas y aller à cause de mon état de santé et
surtout à cause de ma gorge. On a très bien compris que je ne pouvais m’occuper
de ces malades n’étant moi-même pas bien portant, c’eut été m’exposer à
attraper presque immédiatement cette maladie, et certes je ne désire pas
traîner dans cet hôpital comme malade. Je veux, si nous retournons en France, retourner
avec les autres autant que possible.
Au
moment où j’écris, une troupe de soldats allemands, revenant sans doute de
marche, pousse encore la romance, c’est dire que ces gens chantent nuit et
jour, c’est sans doute fait pour augmenter l’enthousiasme. Encore des jeunes
gens, que dans quelques temps l’on enverra sur la ligne de feu pour se faire
massacrer, de même, au reste, que les nôtres au pays. Quel malheur de voir
supprimer d’une façon barbare toutes ces existences humaines, tous ces pères, tous
ces frères, tous ces fils, malheur, malheur !
Et les
suites de la guerre, il faut les voir et les étudier comme nous les voyons et
les étudions, nous les infirmiers. Oui, c’est nous qui saurons à fond ce qu’est
la guerre. Il en est que les balles ou les éclats d’obus ont tués ou blessés,
nous avons vu et nous voyons ces derniers dans les camps, guéris sommairement
ou pas guéris du tout, errant lamentablement en quête de consolation sinon de
soins. Il en est que la phtisie, la tuberculose, la typhoïde, la pleurésie, la
scarlatine et autres maladies, clouent sur les lits des hôpitaux et qui
s’étiolent et dépérissent. Cela fait peine de voir s’en aller vers la tombe
toute cette belle jeunesse. Et ceux qui sont plus chanceux résisteront,
rentreront au pays, comme des cadavres complètement déformés au physique et
même au moral, et porteront jusqu’au dernier jour de leur existence les tares
de la guerre. Il n’y a pas d’illusion à se faire, c’est comme cela. Heureux
ceux qui rentreront dans une famille qui n’aura pas trop souffert et qui
retrouveront à leur foyer une épouse aimante et fidèle et une couronne
d’enfants, espoir du lendemain. Voilà bien ce qui me soutient, moi, cette douce
perspective de mon foyer, de mon chez moi, près de toi, ma femme si aimée, et
près de nos chers enfants.
Vendredi
12 février.
J’ai été
pendant de longs jours sans écrire, ma femme chérie, pour plusieurs raisons.
D’abord, je n’ai pas eu de temps et j’étais fatigué et malade, ensuite nous
avons eu quelques inspections, et je n’ai pas voulu m’exposer à laisser prendre
mon carnet, je l’avais donc mis en lieu sûr. Ce soir je l’ai déniché pour
donner au moins signe de vie avant de me mettre au lit.
Je suis
mieux portant et comme tout ragaillardi, tant il est vrai, qu’on est vite tombé
et vite remis. J’espère, Dieu aidant, continuer à me bien porter jusqu’au jour
où nous pourrons retourner en France, quand viendra ce jour tant attendu.
Hélas ! je crains bien qu’il ne soit encore très éloigné.
Samedi
13 février.
J’allais
continuer à écrire hier soir quand la sentinelle allemande est venue m’avertir
qu’il fallait éteindre l’électricité.
J’étais en train de soigner un de mes malades, naturellement je continuai, puis
je tournai le bouton pour faire disparaître la lumière, il n’y a rien à faire avec
eux.
Ce soir,
je suis de garde, je dois veiller pour faire mes rondes, mais ils ne
comprennent pas que pour savoir l’heure il faut voir clair. C’est la même chose
que pour le repos de demain. Le règlement dit que l’homme de garde a droit au
repos le lendemain, mais on n’oublie qu’une chose, c’est de lui donner un
remplaçant pour que son travail soit fait. N’essayez pas de comprendre, c’est
comme cela, ne faites pas mine non plus de réclamer. Oh ! ce coup là, ça claquerait. Qu’est ce qu’il y
aurait à la clef, 3 jours de prison sans doute et sûrement, le retour au camp
et je vous assure que rien que cette perspective du camp me fait hésiter à
réclamer ou plutôt m’arrête carrément
quand j’ai des velléités de rouspétance. Si vous saviez ce que c’est de la vie
du camp à l’heure actuelle, je vous en causerai plus tard longuement, très
longuement, cela ne peut pas s’oublier, personne ne l’oubliera, ce n’est pas
possible. Je ne veux pas en causer ce soir, ce serait trop long, je pourrais
facilement écrire toute la nuit et ne pas avoir épuisé le sujet qui est
intarissable comme une source.
Je
préfère de beaucoup porter ma pensée près de toi, ma femme adorée, et près de
nos chers, chers mioches. La nuit dernière j’ai constamment été près de vous,
n’ai-je pas rêvé que j’avais dans mes bras ma Lélèse chérie et elle me disait
si gentiment : « Père », de cette voix que toujours j’ai
dans l’oreille. Oh ! mon Dieu que j’étais heureux d’être en famille et que
le réveil et le retour à la réalité fut pour moi dur ce matin. Mais enfin il ne
faut pas se faire trop de mauvais sang, surtout ici, je ne suis pas déjà trop
solide comme cela.