Départ pour le camp en Allemagne

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                           CARNET  DE GUERRE 1914

  Appartenant à Emile Déchirot, Caporal-Infirmier, 1ère Section Infirmiers Militaires, LILLE

 

Commencé le 26 novembre 1914 au départ de Maubeuge.

Interné au Camp de Wetzlar du 27 novembre au 5 décembre

            Au Camp de Giessen (Hesse) du 5 décembre au …

 

26 Novembre 1914 à 9 heures du matin, évacuation vers l’Allemagne. Départ de Maubeuge à midi.

Itinéraire : Jeumont, Erquelines, Solre-sur-Sambre, Lobbes, Thuin nord , tunnel, Landelies , Marchiennes.

Namur (café)

Liège (soupe) Zouaves balayant la gare

Erbessthal

Sindorf

Cologne ( cathédrale ; Rhin ; paix et eau)

Siegburg, Dattenfeld , ( pays accidenté, tunnels, vue agréable à l’œil mais pays pauvre)

Etzbach

Wissen

Niedierhövels

Schenerfeld

Betzdorf

Herdorf

Neukirchen

Blöch-Walbach

Würgendorf

Allendorf  (groupe de villages dans des sortes de cuvettes)

Haiger

Dillemburg

Herborn

Wetzlar, le 27 à 4 heures de l’après-midi.

 

Depuis Cologne, sur notre gauche et à perte de vue, nous apercevons des collines nues ou presque. On y essaie cependant des plantations de sapins, qui ne paraissent guère réussir. Si le paysage flatte assez agréablement l’œil par l’imprévu de ses tableaux, il ne paraît pas respirer la richesse et combien déjà nous sentons la différence avec notre France ;

On voit aussi que c’est la guerre, les 3 couleurs allemandes flottent partout et claquent au vent ; dans les campagnes désolées, on ne voit plus guère que des vieillards, des femmes et des enfants aux travaux des champs. Et quand le train passe, tous ces gens se précipitent  et, rageurs, nous montrent le poing, quand l’uniforme français leur apparaît. Triste chose que de voir cette haine entre peuples qui devraient, sinon s’aimer, du moins vivre en paix, pour donner tout simplement de l’essor à leur commerce et à leur industrie avec le génie national qui leur est propre.

 

Nous voici à Wetzlar où nous devons, paraît-il, résider. Vite le bidon, les 2 musettes en bandoulière et le sac au dos. Ouf ! Quelle charge, mes amis. Nous nous mettons par 4 et nous partons, encadrés de soldats allemands, baïonnette au canon.  Pendant ce temps, nos officiers qui croyaient rester avec nous, sont partis plus loin avec le train, vers Berlin, nous a-t-on dit. Mystère que tout cela. Toute la population de Wetzlar est sortie et la joie est peinte sur leurs traits. Pensez donc voilà des prisonniers français qui passent. Et nous allons, nous les infirmiers en tête et exhibant nos croix rouges, signes de la neutralité que toujours nous avons gardée et qui sans doute nous empêchera d’être traités en prisonniers. Les kilomètres succèdent aux kilomètres, le sac est lourd sur le dos, pour de vieux pères comme nous, et cependant nous allons bravement par les routes défoncées, suant sang et eau. Où nous arrêterons-nous ? Je vois le long du chemin, de grands monuments, des châteaux, de grandes fermes, ce n’est toujours pas l’endroit où nous sommes attendus. Enfin d’immenses baraquements se profilent à l’horizon, abrités contre la bise par des collines imposantes ; je devine que c’est là qu’on nous casera.

Effectivement, l’officier allemand qui commande notre détachement, clame un ordre guttural et nous prenons la direction du camp de Wetzlar où nous entrons quelques minutes après.

Une ruée de soldats allemands, toujours baïonnette au canon, se précipite  au devant de nous et nous escorte, de crainte que nous songions à nous échapper. Mais peut-on penser cela à 600 kilomètres du Rhin, presque au centre de la Prusse rhénane, parmi des gens hostiles et défiants. Il faut se plier et accepter son triste sort. On nous fait poser une demi-heure dans la cour boueuse de l’établissement, puis on nous désigne la baraque où nous serons casés ; j’allais dire parqués, ce qui serait peut-être plus exact. On nous donne une paillasse faite avec des fibres de bois, un oreiller de même qualité et un semblant de couverture. Fort heureusement, j’ai apporté de Maubeuge une grande couverture d’officier, et, en la pliant en deux, et en la mettant par-dessus ma capote, je n’aurai pas froid. Nous touchons également une espèce de bassin qui nous servira d’assiette, une cuiller et un torchon.

Tous les infirmiers s’installent dans un même coin de l’immense hall, nous sommes 44. Après nous, viennent nos blessés qui ont fait route jusqu’ici en notre compagnie, puis des prisonniers appartenant à différents régiments et enfin des civils cueillis un peu partout, les derniers arrivés venant de La Capelle (Aisne). Nous sommes logés dans une baraque en bois, mesurant environ 60 mètres de long et 10 ou 12 de large. Ce n’est pas trop pour loger les 130 prisonniers que nous sommes.

C’est la 1ère fois que j’emploie cette expression de prisonniers pour les infirmiers, mais elle est justifiée en ce sens que nous sommes traités de la même façon  que les combattants, même régime comme nourriture, même logement, même surveillance.

Faut-il dire pour cela que nous soyons tout à fait mal ? Il est certain que nous ne sommes pas très bien : la nourriture en particulier, si elle n’est pas mauvaise, elle est insuffisante ; et puis nous n’avons à boire que de l’eau et une espèce de café qui n’a de café que le nom. Où est notre bonne viande et notre bonne bière, et notre café alcoolisé. Nous avons mangé notre pain blanc, nous mangeons notre pain noir.

Cependant, je ne veux pas me désoler, ni me faire de chagrin, car il faut que je vive pour toi, ma Germaine, ma femme aimée, pour mes chers gosses, pour ma mère, pour vous tous, qui m’attendez avec beaucoup d’impatience. Espérons que le Bon Dieu me protègera, me conservera la santé et me ramènera parmi vous, mes aimés.

 

Nous avons dans notre détachement 5 prêtres qui, dès le début, furent isolés de nous. En Allemagne, pays très religieux, le prêtre n’est pas soldat, il est aumônier dans les armées. On a promis à ces messieurs de les diriger prochainement sur Mayence et, de là, sans doute, dans les différents camps de prisonniers. Je vois là une 1ère indication que nous ne sommes pas tout à fait traités en prisonniers.

 

Aujourd’hui, 30 novembre, lundi je pense, un adjudant allemand est venu chercher des soldats pour faire des corvées. Il n’a pas songé aux 2 sections d’infirmiers, il est allé de suite à la 3ème section composée de prisonniers, et a pris ceux dont il avait besoin. Je trouve là une seconde indication concernant notre liberté future. Oh ! Cette liberté, combien  j’en sens maintenant tout le prix. Ici c’est le régime organisé de la famine ; le mot n’est pas trop fort ; nous ne sommes ici que de 3 ou 4 jours et nous avons faim. Pour vous édifier, je vais vous donner une idée de ce qu’on nous fournit comme nourriture. Hier lundi, pas  de  déjeuner si ce n’est une goutte de jus infect ; à midi, une espèce de potage avec des pâtes alimentaires, des pommes de terre et des carottes ; le soir, un morceau de fromage (2 sous à peine dans n’importe quelle boutique de chez nous),comme boisson du château la pompe, de l’eau que nous sommes obligés de trouver bonne. J’allais oublier de parler du pain qui constitue le plat de résistance ; nous touchons donc pour 4 jours, un pain d’environ 4 livres. Ce n’est pas le pain blanc de France, c’est quelque chose comme du pain d’épices avec le sirop en moins, lourd, mastoc et indigeste. Malgré toute notre répugnance, nous le grignotons parce que je le répète, nous avons faim.

Que sera-ce dans quelques jours, dans quelques semaines, dans quelques mois peut-être, car qui sait, pendant combien de temps on nous gardera ici. Si encore il nous était loisible de nous procurer un petit supplément avec notre argent, mais non, rien à faire, la consigne est excessivement rigoureuse et celui qui se ferait prendre saurait ce que la chose lui coûterait. Il faut se courber, et pour ma part, j’accepte en chrétien la nouvelle épreuve qui surgit.

Aujourd’hui 30 novembre, sont arrivés des civils assez nombreux, jeunes gens et vieillards que l’on a ramassés dans l’Oise, du côté de Noyon. Il y avait parmi eux 3 frères : l’un de 16, l’autre de 17 et le dernier de 21 ; ce dernier faible d’esprit, ça faisait peine à voir.

 

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