Le camp de Wetzlar

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1er décembre, mardi, Fête de St Eloi.

 

Ce doit être dans nos campagnes du Nord une bien triste fête : bien des fermiers, forgerons, menuisiers  et autres doivent manquer à l’appel. Mon esprit est là-bas près de vous, mes aimés. Je pourrais vous écrire, chaque jour ici on ramasse des lettres, mais je ne veux pas que vous sachiez la réalité ; je préfère, ma Germaine, que tu conserves l’illusion de mon retour prochain en France, via Suisse. Tu te ferais de la bile, ma femme, si tu savais que ton homme souffre ; garde en ta mémoire et en ton cœur le souvenir des derniers moments que nous avons passés ensemble à Rousies.

 

Aujourd’hui, paraît-il, les prêtres nous quittent pour être dirigés  sur Mayence où on décidera de leur sort. S’ils sont désignés comme aumôniers , ce qu’on leur promet, ils seront traités en officiers et jouiront donc d’une certaine liberté. Ils nous ont promis d’utiliser leurs premiers instants pour voir le Consul des Etats-Unis et l’intéresser à notre sort. Ah ! Que bientôt nous vienne le moment de notre délivrance, car si nous devons rester, nous serons vite déprimés au physique et par contre coup au moral, et nous ne serons plus susceptibles de rendre au pays les services qu’il attend de nous.

 

Mercredi 2 décembre.

 

Le matin, on nous a menés aux bains à Wetzlar. J’y allais avec quelque défiance ; je m’étais ma foi, trompé, car nous avons pu nous laver complètement dans une salle très confortable avec douches chaudes et douches froides. L’hygiène, dans des camps comme celui-ci joue un rôle prépondérant ; si on n’est pas propre, des maladies peuvent survenir et aussi la vermine, dont on ne peut plus alors se débarrasser

Avant le bain, j’ai failli avoir une faiblesse, je suis réellement transformé. Depuis que je suis ici, je souffre de l’estomac et souvent j’ai mal à la tête, pourvu que je ne sois pas malade. J’essaie en ce moment par tous les moyens d’avoir quelques vivres, venant du dehors, mais c’est excessivement difficile et tout est horriblement cher. Enfin, peu importe, avant tout il faut que je conserve ma santé.

L’après-midi, nous avons reçu la visite du Général allemand, commandant le camp, qui venait nous annoncer que nous étions purement et simplement des prisonniers. Et la raison avancée était bien simple : représailles. Il paraît que le gouvernement français avait condamné des majors et infirmiers allemands à 2 ans de prison pour des raisons encore insuffisamment connues. Naturellement cette nouvelle fut loin de nous réjouir ; en effet n’est-ce pas triste de penser que nous, qui jamais , de cette guerre, n’avons porté les armes, nous soyons condamnés à une dure captivité, alors que nos frères blessés de France nous réclament.. Mais il y a bien encore une règle de justice en ce monde et nous espérons que les Etats-Unis qui, en ce moment, sont les arbitres de la situation, ne laisseront pas se perpétrer de semblables choses. En attendant nous sommes sacrifiés et nous ne savons quand cela finira.

 

Jeudi 3 décembre.

 

Je me suis levé ce matin avec une forte migraine qui me tenait du reste depuis hier. Etant de service, j’ai du me lever un peu plus tôt que les autres et suis allé à la cuisine pour le jus. Une sentinelle allemande m’a remis un petit pain blanc, pour la première fois depuis que je suis ici. Je me suis régalé en le mangeant avec une tablette de chocolat. Ma migraine s’est alors évanouie et je suis à présent très bien. Vers 9 heures, sont arrivés 240 prisonniers français du 205ème Régiment d’Infanterie de Rouen, je pense. Les braves étaient depuis 3 mois dans des bois aux environs de Lassigny (Oise) où ils se nourrissaient de pommes de terre et de choux raves. C’étaient de véritables cadavres ambulants.

Deux femmes du pays, sous la menace des Allemands, les avaient vendus et ces derniers avaient menacé de brûler 2 villages si les Français ne se rendaient pas. Le Capitaine parlementa et demanda à avoir les honneurs de la guerre. Il fit briser les armes de ses soldats, et, ayant reçu du Commandant allemand l’assurance écrite que rien ne serait entrepris de mauvais contre les villages, il défila avec ses hommes au milieu des troupes allemandes, qui admirèrent l’allure et l’entrain de nos troupiers et les félicitèrent.

Cette après-midi, une nouvelle circule qui nous remplit de joie, je la donne comme je la connais, mais nous avons été si souvent trompés que je n’y ajoute qu’une demi-confiance, il paraît que nous allons être dirigés sur différents hôpitaux allemands. On nous a priés de faire 4 groupes : le 1er de 17 auquel j’appartiens avec Lemaire, Guillet, Méresse, Duponchelle Dransart, et autres ; le 2ème de 16 ; le 3ème de 8 ; et le 4ème de 3. Resterons-nous longtemps dans les hôpitaux allemands ou bien y ferons-nous simplement  un petit stage, pour de là être dirigés sur la Suisse et la France, nous n’en savons rien, c’est le secret de Dieu.

Par avance, je me courbe et j’accepte ; j’estime qu’en me montrant ici correct, poli et discipliné, je sers encore la France. Quelle veine si nous pouvions passer en notre douce terre de France les fêtes de la Noël.

Le soir, nous sont arrivés des chasseurs alpins faits prisonniers près d’Ypres ; ils nous annoncent que Lille serait repris par les troupes françaises. Pourvu que rien de fâcheux ne vous soit arrivé, ô mes aimés, et que je vous revoie tous pleins de vie et de santé, c’est le plus grand de mes vœux.

Ce soir, je suis tout heureux et je ne ressens plus aucune douleur ; je suis tout réconforté à l’idée que je n’anémie pas mes forces dans cette prison et que je pourrai encore continuer à être utile à mon pays. Si nous quittons demain, je veux avant mon départ, jeter encore sur ce carnet une idée. Rien de plus bizarre et de plus frappant que ce mélange de soldats de toutes armes et de toutes nations. Il y a en effet de l’infanterie de ligne, des marsouins, (…), des chasseurs à pied, des chasseurs à cheval, des cuirassiers, des dragons, des artilleurs, des douaniers, des gendarmes, des turcos, des tirailleurs amanites, des zouaves. Il y a des Français, des Belges, des Anglais, des Russes. Rencontrant ce matin un zouave amputé du bras droit, je l’ai arrêté et lui ai demandé à quel régiment il appartenait. Sur sa réponse qu’il était au 1er Zouaves, je lui ai demandé s’il n’avait pas connu mon beau-frère Maurice Desmaretz. A ce nom, il bondit : « Maurice, dit-il, mais c’est mon plus grand ami ; où est-il ? Qu’est-il devenu ? Je l’ai cherché partout à Saint Denis quand nous avons été mobilisé, et à mon grand regret, je n’ai pas pu le trouver. Il est arrivé au 1er Zouaves à Alger le même jour que moi et il est parti au Maroc en même temps que moi. Quel type, dit-il, mais je l’ai toujours bien soigné et il n’a pas pu faire trop de bêtises »

Quand je lui ai dit que Maurice était mort accidentellement, il fondit en larmes et sa douleur me fit peine. Il est mort, me dit-il, trop tôt ; il aurait été si heureux de faire le coup de feu avec nous. Il était si courageux et aimait tant la  France, le brave Poincaré (c’est ainsi, paraît-il, qu’on appelait Maurice au 1er Zouaves). Le zouave s’appelle Letellu et sa famille habite Maubeuge. Je le reverrai sans doute avant mon départ et l’inviterai à venir à Pont-à-Marcq après la guerre.

 

Vendredi 4 décembre.

 

J’ai réussi à me procurer 1 kilo de chocolat et de temps à autre, grâce aux quelques mots d’allemand  que je connais, j’arrive à me procurer des petites bricoles. Je fais ainsi de temps en temps un petit repas supplémentaire qui me remet petit à petit. Ce qu’il me faut, je le sais, c’est être bien nourri.

Dans la matinée, une bonne nouvelle nous parvient : nous partons pour Giessen , à 15 kilomètres d’ici. Il y a là installés un hôpital et un camp pour prisonniers, mais nous sommes désignés pour être infirmiers à l’hôpital.

Notre vie va donc changer, si tout est vrai ; mais il paraît qu’en Allemagne, les infirmiers dans les hôpitaux sont bien traités. Nous saurons cela dans quelques heures, puisque nous devons partir à 4 heures ½ prendre le train à Wetzlar, si toutefois le général allemand que nous attendons s’amène. Resterons-nous longtemps là-bas, encore une fois, mystère ; tout ici est mystérieux, et ce qu’il y a de plus malheureux c’est qu’on n’y peut rien faire.

Nous partons donc à 17 à Giessen, 16 s’en vont au camp de Darmstadt, 8 restent ici à Wetzlar et 3 vont à Limburg. Voilà encore notre formation divisée et jetée aux 4 vents du ciel. Courbons nous et patiemment attendons les événements. Pour ma part, je suis dès à présent heureux d’avoir appris ce qu’était la vie de prisonnier en temps de guerre ; cela manquait à ma vie et certainement, cette période passée en Allemagne fera date dans ma vie.

 

5 heures du soir.

 

Nous étions donc équipés et alertes, le pied léger, le sourire aux lèvres, après avoir embrassé les amis, nous allons comme de jeunes soldats vers Wetzlar, à 3 kilomètres du camp, quand un cri guttural se fit entendre : Halt! C’était un officier allemand qui nous donnait l’ordre d’arrêter, puis de rebrousser chemin. Le général étant arrivé en retard, l’heure du train étant passée, nous partirons donc demain matin à 6 heures ½, heure allemande.

Dans un sens, je suis charmé de ce contre-temps, car s’installer le soir dans un endroit inconnu est une chose plutôt ennuyeuse. Demain nous aurons là-bas tout le temps de nous mettre en place et je t’écrirai, ma femme, plus à l’aise, toutes mes impressions. En attendant, je te dis bonsoir et je t’embrasse, ainsi que mes gosses et ma mère. Je m’endormirai en pensant à vous tous, êtres aimés, et je prierai le Bon Dieu pour vous. Bonsoir.

 

Samedi 5 décembre.

 

Départ pour Wetzlar à 9 heures 15. Traversée du Lahn.

Dutenhofen : Châteaux anciens perchés sur des collines, pays marécageux en grande partie inculte. Le pays plat s’élargit, bordé toujours de collines boisées.

Nous voici arrivés à Giessen. Il est presque 16 heures.

C’est une jolie petite ville, aux rues bien alignées, aux maisons blanches et propres.

Nous quittions à peine la gare et alignés par quatre, nous allions allègrement par la route, quand, glissant sur un rail de tramway, je fis un écart malencontreux. Immédiatement, je m’arrêtai me trouvant dans l’impossibilité presque complète de marcher. Je restai alors derrière, accompagné d’un soldat, baïonnette au canon, et au bout d’un moment, je pus me remettre en route, péniblement à travers les rues de la cité allemande, précédé et suivi de badauds qui faisaient différentes réflexions que je ne comprenais pas, naturellement, et dont je me moquais comme de ma première culotte. En cours de route, le soldat assez aimable voulut me faire prendre un tramway, en conséquence, je m’arrêtai. Le tramway arriva et mon gardien parlementa pour qu’on m’autorisât à monter, mais un officier prussien se précipita à la plate-forme du tramway  et clama un « Nein » tonitruant. Sans même le regarder, tu connais mon air, ma Germaine, je partis, laissant le soldat qui m’accompagnait qui se précipita pour me rattraper. Le Monsieur a du comprendre que je me fichais de lui, dans tous les cas, sa conduite n’était rien moins que courtoise.

Clopin-clopant, j’arrivai au camp de Giessen, situé un peu en dehors de la ville, juste en face d’une caserne de soldats. Et en passant, il faut noter la façon dont sont dressés les soldats allemands ; il faut les voir manœuvrer, il faut les entendre chanter quand, revenant de la marche, ils passent en face de notre camp. Je n’insiste pas, c’est simplement un point de repère  et je pourrai plus tard développer longuement dans nos causeries quand je serai rentré au pays et au village.

Me voici au camp et je retrouve les 16 camarades qui m’y ont précédé. Le camarade Méresse et les autres qui sont près de moi m’aident à  mettre en place toutes mes affaires. Nous voici installés, on nous apporte la soupe ou le rata (l’un et l’autre). Je ne sais pas au juste ce qu’est le manger d’ici, je dévore le tout, y compris le pain allemand ; depuis quelques jours, je suis affamé. Nous attendons ensuite patiemment les événements. Que va-t-on faire de nous ? Au bout d’un moment, on nous dit de préparer nos bagages pour aller dans une autre baraque. Inclinons-nous, il n’y a pas à discuter ni à réfléchir, l’ordre est donné, il faut qu’il soit exécuté.

Nous voici dans notre nouveau domicile, nous y serons mieux, du moins c’est ce que nous jugeons à première vue ; nous recommençons l’installation, nous mettons tout en place et le soir nous prenons une soupe que je ne puis mieux comparer qu’à du jus de chou-fleur, aussi peu épais, mais un peu moins bon. Le soir arrive, nous nous mettons dans le plumard ; c’est un peu meilleur qu’à Wetzlar, car nous avons un petit drap blanc et un couvre lit renfermant une couverture. La nuit se passe bien pour moi.

 

Dimanche 6.

 

Me voici debout. Je me suis levé tant bien que mal, parce que ma jambe gauche me fait beaucoup de mal et je ne puis marcher que difficilement. Les amis m’aident dans la mesure du possible. Je fais une toilette comme chaque matin d’une façon méticuleuse, c’est plus nécessaire ici qu’ailleurs. Le jus arrive ; à Wetzlar, il était infect, ici, il est potable et rappelle vaguement le café de chez nous. Un peu plus tard, on demande les noms de ceux qui désirent voir le major ; les camarades me poussent à aller à la visite. Je suis leur conseil et une ½ heure après je passe la visite. Le major me demande si je puis faire des pansements et des massages ; je réponds que oui, étant infirmier et je suis embauché comme auxiliaire à l’infirmerie. De suite j’entre en fonctions et je fais 5 pansements et un massage. Je suis désolé d’être isolé de mes camarades que je n’ai pas quittés depuis Lille, mais il n’y a rien à faire, il faut obéir. En réalité, je suis ici plus tranquille que partout ailleurs, les quelques Allemands qui sont avec nous sont très aimables et nous n’avons pas, comme les autres, à poireauter des heures et des heures dans la cour, les pieds dans la boue. Et puis, je suis susceptible ici de rendre des services aux amis, en vue de l’avenir. Je ferai dans tous les cas ce qu’il m’est possible de faire pour leur venir en aide.

Grande question pour moi qui ai attrapé mon appétit d’antan. Je puis ici, grâce à la bienveillance d’un Allemand, me procurer des suppléments pain blanc, chocolat, saucisson. Je me fiche du reste, ce que je veux avant tout, c’est rentrer chez nous en possession encore de tous mes moyens physiques et moraux. Tu m’approuveras, ma femme, car je veux vivre pour toi et pour mes gosses.

J’ai trouvé ici à l’infirmerie une douzaine de gentils garçons dont un Parisien, charmant et excessivement bien élevé. Il y a aussi un Hindou qu’on soigne pour une pneumonie. Ces Hindous sont des êtres tout à fait bizarres. Ils ont le teint basané, l’œil ovale et tout leur extérieur dénote l’indolence. Ils sont excessivement sobres comme nourritures et boissons. Ainsi, celui que nous avons avec nous prend le matin un peu de jus, ensuite un peu de lait, quelque peu de farine avec du sucre et puis c’est fini jusqu’à 5 ou 6 heures du soir, moment où il fait cuire 8 à 10 pommes de terre à la pelure qu’il mange avec un peu de sel, il boit la-dessus une goutte d’eau, et c’est fini. Vous pouvez lui présenter un morceau de pain, il n’en veut pas, il n’accepte pas plus la soupe ou le rata, car, dit-il, s’il en prenait, il en mourrait et ses camarades viendraient le fusiller. Les Hindous sont de pauvres hères, décharnés et malheureux. Ils ne peuvent se faire comprendre car ils n’entendent ni le français, ni l’anglais, ni l’allemand, c’est donc tout à fait difficile de savoir ce qu’ils désirent. Ils étaient ici au camp environ 150 à 200, tous sont partis dans un autre camp spécial, hormis celui qui reste à l’infirmerie avec nous.

 

Lundi 7 décembre.

 

Il a plu une partie de la nuit et la cour est ce matin de plus en plus boueuse et gluante. Triste pays que celui-ci et combien différent du nôtre, surtout peut-être parce que nous y sommes bien malgré nous.

Dans la matinée arrive toute une formation de la Croix Rouge, venant de Laon. Il y a là dedans des infirmiers surtout mais aussi des majors, dont un Commandant de 68 ans qui a déjà été prisonnier en 1870. Ils sont prisonniers dans les mêmes conditions que nous, par mesure de représailles. Mais combien cela durera-t-il ? Nous finissons par la trouver mauvaise, surtout que nous ne sommes pas comme ceux qui ont porté les armes et ont fait le coup de feu sur-le-champ de bataille. C’est ce que je m’ingénie à démontrer à tous les majors  allemands que je rencontre et qui, invariablement me répondent de la même façon : vous êtes ici par mesure de représailles parce que certains de nos majors et beaucoup de nos infirmiers ont été injustement retenus en France, y ont été insultés par les foules et ont été nourris au pain et à l’eau et couchés sur la paille. L’un d’entre eux me disait : vous pouvez me croire, je tiens cela d’un de mes amis qui est digne de foi et dont la parole ne peut être mise en doute. Je ne veux pas dire que c’est général, non en certains endroits nos hommes ont été très bien traités. Quoi qu’il en soit, nous sommes toujours ici.

 

Mardi 8 décembre.

 

La nuit dernière a été mouvementée pour moi. Pris de coliques et diarrhée , j’ai du me lever plusieurs fois et courir aux latrines qui sont à peu près à 5 minutes d’ici. Ce matin, je ne suis pas bien, j’ai la fièvre et je suis tout drôle. Quel malheur de ne pas être près de toi, ma femme, et combien je pense à toi, surtout dans les moments de détresse. Je prie aussi beaucoup pour toi, ma Germaine, pour mes gosses, pour ma mère, pour mon frère, pour ta famille et je demande aussi au Bon Dieu de me garder la santé pour que je puisse revenir près de vous tous le plus tôt possible.

J’ai recommencé aujourd’hui à l’infirmerie mon petit train de vie, faisant quelques pansements et massages et aidant le major dans la mesure du possible, ou plutôt faisant ce qu’il ne fait pas. Car je vous assure que la visite des Français est rapide, autant vous dire qu’il n’y a pas de visite. Je sers donc ici encore à quelque chose et j’aide les frères de France dans la mesure du possible.

Que de malheureux sont ici prisonniers et ne sont qu’en convalescence. Dans la période où il faudrait qu’ils soient très fortement nourris et suralimentés, on leur donne un régime de famine, toujours une espèce de soupe pas trop mauvaise au goût des affamés, mais c’est de la soupe, la viande est toujours de sortie. Et pourtant la viande est prévue pour tous, tous les 2 jours au dîner, mais je vous assure que lorsqu’on nous en sert, on peut chercher la viande ; si on en trouve un morceau de la grosseur d’une noix, on peut se regarder  comme très favorisé.

 

Mercredi 9 décembre.

 

Je suis ce matin absolument démoli. J’ai du me lever plusieurs fois pour aller aux latrines et vers 4 heures du matin, j’ai vomi beaucoup. Ce n’est pourtant pas pour ce que j’ai pris hier, puisque j’ai vécu uniquement de quelques tablettes de chocolat et d’un petit bout de pain. Je suis absolument détraqué, mon estomac refuse tout aliment et je ne sais ce que je donnerais pour être au milieu de ma famille. Hélas ! je ne suis pas le seul dans ce cas, et combien de malheureux sont ici à s’étioler et ne reverront sans doute jamais plus leur famille bien qu’ils ne demandent qu’à vivre. Triste, triste chose que la guerre, triste vie que la vie dans les camps de prisonniers. Je vous ai déjà dit que la nourriture était absolument insuffisante et cependant  on force les soldats à s’occuper au long du jour, soit à de travaux de terrassement, soit à d’autres choses. Ceux qui ne travaillent pas font l’exercice à l’allemande, et apprennent à saluer à l’allemande, commandés par des sous-officiers allemands. C’est dur de voir tout cela et cependant, on ne peut rien dire, et le 1er qui s’insurgerait saurait ce que cela lui vaudrait, et serait probablement passé par les armes. La consigne est tout à fait dure dans les camps de prisonniers. A Wetzlar, on ne pouvait pas fumer du tout, mais on fumait quand même ; à Giessen, on peut fumer de midi à 2 heures, mais celui qui est pris à fumer en dehors de ce temps est puni de 2 jours de prison.

 

Jeudi 10 décembre.

 

J’ai encore passé une triste nuit, étant obligé de me lever 4 fois pour aller au cabinet, c’est bien gênant  et étant donné que depuis 3 jours je n’ai pas mangé, je suis excessivement faible. En me regardant dans une glace, je vois que je suis bien pâle et bien défait ; cependant je ne perds pas trop courage, parce que je pense à toi, ma femme aimée, à vous mes gosses et à ma famille ; et puis dans peu de temps peut-être, nous repartirons pour la France.

Aussitôt arrivé là-bas, il y aura possibilité pour moi de télégraphier immédiatement pour vous dire que j’ai revu la terre sacrée sur laquelle nous sommes nés, sur laquelle nous voulons continuer à vivre et à nous dévouer.

Voici 6 heures du soir, je n’ai pas été au cabinet depuis ce matin, peut-être suis-je guéri ; tant mieux et que je puisse bientôt reprendre ma bonne humeur, pour conserver mes forces et rester valide pour continuer à faire le service en France.

Dans un sens, je suis heureux d’être à l’infirmerie où logent maintenant une quinzaine de blessés ou malades. Je suis moins ennuyé que les camarades qui vont sans cesse aux corvées ou font l’exercice. C’est à celui des amis qui viennent me voir quand ils ont un moment de liberté ; naturellement, cela fait plaisir de voir qu’on est estimé et c’est dans ces circonstances-là qu’on le remarque davantage.

 

Vendredi 11 décembre.

 

La nuit dernière a été meilleure pour moi puisque je n’ai pas dû me lever. C’est donc un progrès réel et j’espère que je suis encore sauvé pour cette fois.

J’ai encore fait ce matin quelques pansements comme tous les jours. Lemaire est ensuite venu me dire bonjour, nous avons pris une prise ensemble et maintenant j’attends le repas du dîner. J’essaierai aujourd’hui de manger un peu , car réellement je commence à sentir la faim. Si encore on pouvait avoir ne serait-ce qu’un bon petit bifteck avec quelques frites, mais tout cela est loin, bien loin, inutile d’y songer pour se faire de la bile. J’ai mangé à midi un plat de légumes composé de carottes, pommes de terre et navets, ma foi, ce n’était pas mauvais, mais il aurait fallu là dedans un morceau de viande, même petit. Tout mon plat y est passé. Cet après-midi, j’avais soif ; j’ai pu avoir un citron à une sentinelle et j’ai confectionné une petite citronnade avec le peu de sucre que je possédais. J’en ai offert une goutte à Lemaire et à un ami qui venait me rendre visite. Vers 4 heures, j’ai fait une goutte de chocolat avec de l’eau et quelques morceaux de sucre, je me suis régalé à le manger ; j’ai presque fait une chère de roi, tant il est vrai que la moindre chose paraît bonne, quand on en est privé depuis quelque temps.

 On parle, que ne dit-on quand on a l’esprit toujours hanté par la même idée, on parle donc qu’il y aura ces temps-ci, (quand ? nul ne le sait sans doute) qu’il y aura donc un échange d’infirmiers ; acceptons en l’augure et béni sera le jour de notre délivrance. Je puis toutefois rapprocher cette déclaration, qui me paraît provenir d’assez bonne source, de celle qui nous fut faite à Wetzlar, peu de temps avant notre départ. On nous avait donc dit qu’il était question du départ en France pour le 17 Décembre, de mutilés et d’infirmiers ; c’est peut-être cela ; l’avenir nous l’apprendra.

Des prisonniers civils et militaires arrivent ici tous les jours et les baraquements s’emplissent. En grande partie, les militaires viennent des hôpitaux où ils ont été soignés et d’où on les a évacués une fois guéris, ou à peu près guéris, ce qu’il y a de plus triste. C’est encore ici une espèce d’hôpital :on en rencontre dans tous les coins qui boitillent, on en voit aux quels il manque ou un bras ou une jambe ; on voit des artilleurs avec des casquettes de civils, des fantassins avec des melons ou des chapeaux mous, des zouaves avec des toques allemandes et des belges avec des képis français ; très drôle et très triste !

 

Samedi 12 décembre.

 

J’avais arrêté mon carnet hier soir et j’étais sorti un moment quand on m’appela dans la cour : « Monsieur Déchirot » Je me retournai et me trouvai en présence d’un nommé Legrand d’Ennevelin, habitant actuellement Templemars et travaillant au télégraphe. Il a été fait prisonnier au début de ce mois dans l’Argonne et est arrivé avec quelques-uns uns de ses camarades du 87ème d’Amiens. Au moment où je lui causais, s’est amené un Lillois, du 87ème également, droguiste à l’entrée de la rue Royale, à côté de chez Giard. Il m’avait connu quand j’étais à Ste Catherine. J’ai appris par eux qu’un certain Lefebvre de Seclin, père de 6 enfants, avait été tué là-bas, dans l’Argonne. J’aurai de plus amples renseignements quand je les reverrai et les noterai, s’ils sont de nature à intéresser.

J’ai passé une bonne nuit et suis, ce matin, tout à fait bien ; j’ai continué mon petit trafic journalier et fait des pansements à des malheureux prisonniers français et anglais qui souffrent encore terriblement. J’attends maintenant la soupe et midi, pour fumer une bonne pipe en compagnie des camarades, mais il pleut, ce ne sera guère agréable.

J’ai bien mangé l’espèce de bouillabaisse  qu’on nous a servie et je suis allé fumer ma pipe avec les amis. J’ai revu le soldat d’Ennevelin, il m’a donné le nom du soldat de Seclin tué dans l’Argonne, c’est Victor Lefebvre, il habite du côté du Caloire et est père de 5 enfants.

Malgré toutes mes recherches à Wetzlar et à Giessen, je n’arrive toujours pas à avoir des nouvelles de Gustave et des amis du pays que j’aurais désiré voir. Rien à faire pour cela, nous n’avons qu’à nous laisser mener, ici nous sommes transformés en automates , il faut se laisser mener et ne pas rouspéter de crainte que quelqu’un ne vous entende et ne vous envoie une bordée d’injures. Quelle vie !

J’ai en mains une carte d’Allemagne. Nous sommes ici exactement dans le Grand-duché de Hesse ; la grande ville la plus proche est Francfort-sur-le-Main, à 50 kilomètres d’ici. Le Main est un affluent du Rhin, comme le Lahn qui passe à Wetzlar. La frontière française est à environ 250 kilomètres du côté du Luxembourg, Nancy à environ 280 kilomètres. La Suisse, ou du moins Bâle, est à 330 ou 340 kilomètres de la ville où nous sommes casés. Pour y arriver, si on se décide à nous expédier par-là, si nos bourreaux nous lâchent, nous longerons probablement la vallée du Rhin qu’on dit très jolie.

Pour passer mon temps, je vous conterai mes aimés ce que mes yeux auront vu et ce à quoi ma pensée se sera plus particulièrement attachée. Quoi qu’il en soit et en attendant de vous revoir, je reste par le souvenir constamment près de vous tous, toi, ma Germaine, ma femme adorée, mes gosses tendrement aimés, Emile, Raymond, Jean, Marie-Thérèse dont j’aime à dire et à écrire les noms dans mon exil. J’y joins aussi le souvenir de ma mère, de mes frères, de ta famille, ma Germaine. Tous vous me tenez compagnie ici, et je ne suis pas si seul. Que bientôt finisse ce supplice et pour vous, et pour moi ; et que nous puissions continuer à vivre notre vie.

 Dans quelques minutes nous pourrons nous mettre au lit, car il va être 8 heures, c’est l’heure réglementaire, en attendant, je vous dis bonsoir à tous et vous souhaite une bonne nuit. Je vous embrasse.

 

 

 

 

Dimanche 13 décembre.

 

Triste dimanche, pluie et boue, pas de messe, habits de plus en plus sales, visages qui se décharnent, mines plus ou moins déconfites. Et nous allons par les cours, en fumant nos pipes et nos cigarettes, car on peut, les dimanches, fumer toute la journée ; nous allons donc, sous la garde des sentinelles allemandes, toujours baïonnette au canon et gueulant de temps à autre, histoire de montrer qu’ils sont là, comme si on ne le savait pas. On ne le sait que trop, hélas ! et nous  en gémissons. Où est la France ? Où sont nos Français, si bon pour la plupart, si courtois toujours, si polis ? Nous sommes parqués ici un peu comme des bêtes fauves et on a pour nous aucun égard. Je ne sais comment sont traités en France, les prisonniers allemands, mais je puis le certifier, car Français, je connais le tempérament de notre race, ils sont infiniment mieux que nous.

Des blessés arrivés de Coblence sont au camp de Giessen depuis 8 jours environ ; l’un d’eux, un nommé André, Parisien, est à l’infirmerie et loge à côté de moi. Causant de l’hôpital de Coblence, André me mit sous les yeux une photo et devinez qui j’ai cru reconnaître, tout simplement, mon frère Gustave, et je ne crois pas me tromper , ce doit être lui. Mais comment ce phénomène a-t-il pu se produire, si c’est bien Gustave que j’ai cru reconnaître ? Ou bien Georges Duriez ne m’a pas dit la vérité, quand il m’a déclaré que Gustave était prisonnier, ou bien prisonnier il s’est évadé et a repris du  service, ou bien , troisième hypothèse, ce n’est pas lui qui est sur la photo mais c’est quelqu’un lui ressemblant comme 2 gouttes d’eau se ressemblent. André doit interroger certains soldats venus comme lui de Coblence ; moi-même, je vais écrire, peut être connaîtrons-nous le mot de l’énigme.

Je parle d’écrire, on peut écrire d’ici ; mais je ne veux pas t’écrire, ma Germaine aimée, je veux te laisser toujours dans l’illusion, je veux que tu penses que ton Emile, ton homme est relativement heureux. Sois heureuse toi, c’est le plus grand de mes désirs, que mes gosses soient heureux aussi, c’est mon rêve.

Et voici terminée ou presque la journée du Dimanche, journée monotone entre toutes et comme toutes, puis-je dire, dominée aussi comme toutes par l’idée du départ vers notre France, vers toi ma femme, vers vous mes enfants. Et avant de me mettre sur la paillasse de fibres de bois qui me sert de lit, je prie le Dieu des armées et sa Sainte Mère de veiller sur vous, mes aimés, et de vous garder fidèlement jusqu’à mon retour parmi vous. Bonsoir à vous tous. Je vous embrasse et je vous aime.

 

Lundi 14 décembre.

 

J’ai fait un beau rêve la nuit dernière ; j’étais au milieu de vous, mes aimés, comme  si jamais je ne vous avais quittés et la vie était bien douce ensemble. Ce matin, ce fut la désillusion amère : j’étais toujours prisonnier, loin de la patrie, parmi des gens pas sympathiques du tout, pour lesquels il n’y a qu’une chose vraie, le mot de Bismarck : «  la force prime le droit » Et si l’on étudie tous les actes de notre vie ici, nous en avons de multiples preuves et de nombreuses confirmations. Mais inutile d’ergoter, ce serait peine perdue et ça n’avancerait à rien, comme on nous le dit constamment : « Il faut attendre. » et nous attendons.

J’ai du interrompre mon petit récit tellement je fus pris à un moment donné d’une migraine terrible. Je ne voyais plus clair et j’attendais avec impatience le moment où je pourrais me coucher.

En attendant j’ai assisté à une opération excessivement intéressante dans son originalité. Il faut te dire, ma femme, qu’ici tous les prisonniers que nous sommes sont tondus absolument ras, il ne reste plus que des cheveux de quelques millimètres de longueur et c’est un spectacle très drôle de voir les vieux et les jeunes défiler sous la tondeuse, maniée d’une main plus ou moins experte par un soldat allemand. Et le sujet qui sort de l’opération est presque toujours méconnaissable, dans tous les cas, il est changé au plus haut point. C’est tout cela qu’il m’a été donné de voir, en compagnie de Lemaire qui est venu près de moi, comme il le fait chaque jour.

A part ces petites choses contingentes et aussi la venue dans notre infirmerie de nouveaux arrivés qui viennent passer la visite, il ne se passe rien de bien saillant dans notre vie au camp. Ce que j’ai dit un jour, je peux le répéter chaque jour en changeant un peu les termes. Mais je veux, ma femme aimée, que tu saches ce que chaque jour ton homme a fait et passé depuis qu’il a quitté la terre de France. Je veux que vous sachiez, mes aimés, que jamais ma pensée ne s’est séparée de vous, même au milieu des tourments et des chagrins de toutes sortes ; ce qui me soutient, c’est vous et je vis pour vous, mes adorés.

 

Mardi 15 décembre.

 

Je suis beaucoup mieux ce matin et ma migraine est restée dans ma couverture. J’ai bien encore la tête un peu lourde, mais enfin je ne souffre plus, c’est le principal.

Un soldat allemand vient de me passer une brochure écrite en français et traitant de la guerre actuelle. Naturellement les Allemands sont vainqueurs sur toute la ligne et si nous sommes retenus prisonniers, c’est parce que de mauvais traitements ont été infligés à des membres allemands de la Croix Rouge. C’est de la comédie et de la farce, quoi, mais enfin que pouvons nous dire, pour le quart d’heure, du moins.

Notre clientèle à l’infirmerie augmente ; j’ai du demander l’assistance d’un infirmier et il est question, à présent, de m’en donner 3. Nous avons en effet maintenant environ 30 à 35 pansements chaque matin et l’après midi, 15 à 20 massages. Seulement voilà, nous sommes nourris simplement comme des prisonniers et nous faisons le service d’infirmiers ; nous l’avons fait remarquer à un chef allemand qui nous a très bien compris, mais qui n’y peut rien. Seulement nous le faisons pour nos compatriotes qui, sans nous, seraient ici sans aucun soin, c’est donc encore une œuvre patriotique et je suis fier d’y avoir coopéré  et d’y coopérer pour une très large part. Un bienfait, dit-on, n’est jamais perdu, et puis tu me connais, ma Germaine, et tu sais bien que j’ai besoin de me dévouer et de me dépenser. Malheureusement ma santé n’est pas des plus brillantes et encore maintenant, à la tombée du jour, je suis pris de fièvre. Il est vrai que si peu que vous sortez dans les cours, vous attrapez froid aux pieds et naturellement le rhume est vite venu, ça se conçoit.

Ce soir comme hier, je prendrai encore un petit bain de pieds qui ne pourra pas me faire de mal. Quel malheur, dans ces moments de ne pas être près de toi, ma Germaine, ma femme si chère, je me souviens maintenant surtout que je suis seul, des soins empressés que tu me prodiguais quand j’étais un peu souffrant. Combien je te regrette  et combien je désire être près de toi bientôt pour t’aimer de toute la force de mon cœur et réparer dans la mesure du possible ce que j’ai pu te faire souffrir à toi si bonne, à toi mon ange adoré. Mais tu me l’as dit quand tu vins à Maubeuge et quand près de moi tu passas ces jours inoubliables, tu as oublié depuis longtemps et moi je t’aime plus que jamais. Il fallait la guerre pour nous comprendre, ne parlons plus du passé, occupons-nous du présent, nous ne parlerons du passé que pour nous aimer davantage.

Je réussis maintenant à me procurer différentes affaires me venant de la ville, grâce à la complaisance d’un soldat allemand ; cela me maintiendra sans doute jusqu’au jour où, délivrés de nos fers, nous pourrons regagner la terre de France.

Je suis encore en train en ce moment de me tâter pour savoir si je t’écris ou non.

D’une part j’hésite à te sortir de ton illusion, tu me crois libre, et je ne suis qu’un vulgaire prisonnier, d’autre part en t’écrivant, tu pourrais quelquefois parler de la chose à des personnes qui pourraient s’en occuper et dans ces conditions la chose nous rendrait service à tous. Comme la nuit porte conseil, dit-on, j’attends et je verrai demain ce que je vais faire. En attendant, bonsoir à vous tous, mes aimés, et que le Bon Dieu vous garde.

 

Mercredi 16 décembre et Jeudi 17 décembre.

 

Je n’ai pu faire mon petit journal hier pour une raison un peu drôle que voici : nous avons été fouillés complètement et par ce terme je veux dire que nos sacs, nos musettes, nos vêtements, nos porte-monnaie ont été visités. D’une part on voulait s’assurer que nous n’avions sur nous ni armes, ni couteaux, ni rasoirs, et aussi savoir si nous n’avions pas d’or.

Oh ! ils aiment l’or, les Allemands et quand quelque soldat en a plus que 10 marks, c’est-à-dire 12fr50, ils lui enlèvent et lui remettent un petit carnet qui constitue un reçu. Enfin l’opération s’est assez lestement passée et j’ai pu être à nouveau assez tranquille.

Depuis quelques jours, je suis encore assez enrhumé, je tousse et crache beaucoup et suis très tenu des bronches. Quel malheur encore une fois de ne pas être près de toi ma femme, en une nuit ce serait passé, avec un bon grog le soir en me couchant.

J’ai pris l’initiative aujourd’hui d’adresser au nom de tous, une lettre de protestation au commandant du camp, lui rappelant 3 points intéressants pour nous et nous basant sur les conventions de Genève qui nous protègent :

1° Nous sommes des infirmiers, employés uniquement dans les hôpitaux, ne portant pas de fusil et n’ayant qu’un désir soigner les blessés. Nous ne pouvons pas être traités comme prisonniers de guerre.

2° Conformément à la même convention de Genève, nous avons à Maubeuge accompli notre mission  sous le contrôle allemand, mais une fois cette mission terminée, nous devions être évacués sur la France pour la Suisse. Or la chose n’a pas été faite ; pour cela nous demandons des explications.

 En  quittant Wetzlar, le général nous a promis que nous serions à Giessen dans les hôpitaux et nous ne sommes que des prisonniers. On nous trompe ; il nous faut connaître la vérité.

J’avais fait ma lettre et je l’avais, à midi, communiquée aux camarades qui l’avaient approuvée, quand plusieurs officiers allemands vinrent à passer devant nous. L’un d’eux, capitaine major du camp, parut s’intéresser à nos brassards ; je vis son regard et m’approchai pour lui fournir des explications. Le monsieur fut fort gentil et nous dit, entre autres choses, que nous partirions bientôt, mais que nous étions ici par mesure de représailles, et allez-y les boniments. Ah ! ils s’y connaissent pour cela. Quoiqu’il en soit, il nous a parlé clairement au sujet du départ et nous ne resterons donc pas dans cet enfer jusqu’à la fin. Dieu soit loué !

Là-dessus, je vais me coucher en pensant à vous tous. Je t’embrasse ma Germaine, ma femme  adorée, j’embrasse Emile, Raymond, Jean , Marie-Thérèse, ma mère. Je prie Dieu de vous garder ; bonsoir mes aimés, et bonne nuit, à demain ! Bonsoir.

 

 

 

Notes écrites à la fin de ce carnet :

 

 

Louis  Dubois                           Square de l’Opéra           Paris  téléphone : 107 98

 

Ernest  Copin                           64  Porte de Lille             Douai

 

Fernand Gruson              30 Place Chanzy             Armentières

 

Gustave Demelenaere     Pavé de Pérenchies                  Lomme

 

              Segard             9 rue St Jean  ….

 

Henri  Meurisse               rue de Fives

 

 

Guten Tag, mein Herr                        = bonjour

Guten Abend                                     =  bonsoir

Wie geht  es Ihnen                                      = comment allez-vous

Danke                                               = merci

Bitte                                                  = s.v.p.

Ich gehe                                            = je vais

Können sie                                        = pouvez vous

Wurst                                                = saucisson

Brötchen                                           = petits pains

Kellner                                               = garçon

Können sie bringen mir, bitte...

Wollen sie......

Essig                                                 = vinaigre

Mettwurst                                         = saucisson

Senf                                                  = moutarde

Weißbrot                                           = pain  blanc

Apfel                                                 = pomme

Eine Suppe                                        = un bouillon

Eine halbe Bier                                   = ½  de bière

Ein Glas Wein                                     = un verre de vin

Zigaretten                                         = cigarettes

Sie mir eine cigare  und streichölzähen   ......

Ein  bock

Münchener             

Kaffe mit Milch                                   = café au lait

Schokolade                                       = chocolat

Einen Käse                                        = du fromage

Tabak                                               = tabac

Weihnachten                                     = Noël

Schnupftabak                                    = tabac à priser

Die Pfeife                                           = la pipe

Fleischsuppe                                      = bouillon          

Messer                                              = couteau

Salat                                                 = salade

Kohlen                                              = charbon

Wein                                                 = vin

 Butter frische                                    = beurre frais

Ei ( Eier)                                            = oeuf

Warum                                              = pourquoi

Wie                                                   = comment

Erweisen sie mir einen Dienst             = rendez-moi un service

Ich habe eine bitte an sie                             =  j’ai une prière à vous faire

Ich habe keine Gabel                          = je n’ai pas de fourchette

Kaninchen                                         = lapin

Sagen sie mir, bitte, wo                     = Veuillez me dire où...

Wie sagen sie um Deutschen für das   = comment dites-vous en allemand pour   cela

 

Wie viel schulde  ich?                          = combien vous dois-je?

 

Ich wünsche Ihnen ein glückliches neues Jahr

= je vous souhaite une heureuse nouvelle année

Brennholz                                          = bois à brûler

Die Kohle                                           = le charbon

Können sie mir.....besorgen                = pourriez-vous me procurer

Es ist sehr kalt                                            = il fait bien froid

Schneit                                                       = neige

Sonntag                                                     = dimanche

Montag                                             = lundi

Dienstag                                                     = mardi

Mittwoch                                                    = mercredi     ( die Woche)

Domestag                                                  = jeudi

Freitag                                                        = vendredi

Sonnabend                                                 = samedi

Heute                                                         = aujourd’hui

Morgen                                             = demain

 

Ein Grammatik um Deutsch zu lernen

Ein Konversationsbuch

 

Sind sie im wohl?                               = Etes vous indisposé?

Was fehlt Ihnen ?                               = Qu’est-ce que vous avez?

Zeigen sie mir die Zunge                              = Montrez moi la langue

Wo tut es Ihnen weh?                        = Où souffrez vous ?

Fieber                                               = fièvre

Ich habe Fieber

Schröpfköpfe                                     = ventouses

Krankheit                                          = maladie

Krankenwärter                                  = infirmier

Die Behandlung                                  = le traitement

Ein, zwei, drei, vier, fünf, sechs, sieben, acht neun, zehn, elf, zwölf, dreizehn, vierzehn, fünfzehn, sechzehn, siebzehn, achtzehn, neunzehn, zwanzig, einmundzwanzig.

 

Hundert                                             = cent

Tanzend                                            = mille

Stahlfedern                                        = plumes

Eine Flasche Tinte                              = encre

Bleistift                                              = crayon

 

Sprechen sie französisch

Ich danke ihnen mein Herr

Es ist schönes, schlechtes .

 

 

 

Fin de ce carnet, qui est en fait le troisième, le deuxième ayant disparu.  


 

 

                   Pour ma Germaine et mes gosses.

                  

                   Camp de Giessen.  Décembre 1914.

      

                   Dieu et France !

 

 

 

 

 

Vendredi 18 décembre.

 

J’ai pris la décision de t’écrire, ma femme ; j’ai cependant bien hésité avant de prendre cette détermination. J’ai voulu quand même que tu saches une partie de la vérité : Je suis dans un camp de prisonniers de guerre, prisonnier moi-même, voilà la triste réalité. Et avec les camarades, nous attendons qu’on veuille bien un jour ou l’autre penser à nous. Mais ces gens qui nous entourent sont haineux et vindicatifs, représailles, voilà leur dada, c’est un des mots français qu’ils connaissent le mieux. Nous sommes ici parce que les Français ont exercé des sévices à l’endroit des Allemands. C’est vrai ou ce n’est pas vrai, ils sont plutôt dans une erreur profonde, mais il n’y a rien à faire : ce qu’ils ont dans la tête, ils ne l’ont pas ailleurs. Ah ! Si seulement on pouvait nous dire : Vous serez libres le 1er février, cela nous mettrait du baume au cœur , car nous verrions une fin à nos tourments. Tandis qu’ici, on nous laisse tout ignorer et on nous répond par des formules banales et vides de sens.

Je ne vais pas mieux, je tousse beaucoup et je suis constamment pris de la tête. Continuellement, j’ai froid, aux mains et aux pieds, ce qui indique bien que je ne suis pas bien portant. Cette chose m’engage à acheter des galoches montantes que je pourrai rapporter au pays comme souvenir et qui pourront te servir, ma femme, pour laver la maison, quand je serai rentré.

Ma journée s’est passée comme toutes les autres, à faire le matin quelques pansements et l’après-midi quelques massages, ce dont nous remercient sans cesse les malheureux estropiés qu’on a amenés des hôpitaux ici, à moitié guéris et qui ont besoin de beaucoup de soins encore. Je me couche, bonsoir à vous tous ; Je vous embrasse.

 

Samedi 19 décembre.

 

J’ai passé une assez bonne nuit et j’ai relativement peu toussé, un prisonnier m’ayant hier soir donné de petits bonbons réglisse. Ce matin j’étais donc assez bien et j’ai vaqué plus librement à mes petites occupations. Notre clientèle à l’infirmerie augmente de plus en plus comme pansements et comme massages. C’est un signe qu’on nous apprécie.

Je suis sorti plusieurs fois dans les cours et surtout de midi à 2 heures pour fumer une bonne pipe en compagnie surtout de prisonniers de Lille, de Roubaix et de Tourcoing, qui m’ont tous remis leur adresse. Plusieurs sont venus me trouver m’ayant reconnu.

J’ai pu voir aujourd’hui quelque chose qui m’a profondément touché : des amputés d’une jambe ou d’un bras se promenaient, car il faisait du soleil. Imaginez-vous la chose, ces malheureux qui jamais plus ne seront aptes au service sont prisonniers au même titre que les hommes valides et bien portants. C’est fort triste et tout à fait inhumain.

Il y a ici aussi 3 bons vieux pères de Marquillies qui ont été pris chez  Monsieur Barrois-Brame où ils étaient employés : ils sont venus en habit de travail, ne leur avait-on pas dit qu’ils seraient tenus que quelques heures, les quelques heures font maintenant 2 mois.

J’ai pu voir également un vieil Anglais de 70 ans qui fut dans le temps lieutenant-colonel dans l’armée anglaise et était, lorsqu’on l’a pris, consul dans une ville belge. Et sa fille est également emprisonnée ici ainsi que sa bonne ; Et je crois vous l’avoir déjà dit autre part, bien d’autres femmes venant de je ne sais où, et arrêtées on ne sait pourquoi. Du reste, tous les jours des civils arrivent d’un  peu partout, on les a arrêtés nous disent ils, alors qu’ils vaquaient à leurs occupations et brutalement on les a amenés dans un camp de prisonniers, malgré les pièces qu’ils ont pu présenter et les explications qu’ils ont été susceptibles de fournir.

On ne discute pas ici, on agit, plus ou moins légalement sans doute, mais on agit. Il faudrait que vous puissiez avoir une vue d’ensemble de ce camp, comme sans doute de tous les camps de prisonniers dans ce pays.

Des hommes valides dès le matin sont sur les rangs, font l’exercice à la Prussienne, puis sont cueillis pour les travaux de terrassement ou autres. Et ils s’en vont, nos petits pioupious, le ventre creux, s’escrimer sous le regard sévère des sentinelles qui les talonnent et ne leur laissent aucun répit. Mais voyez maintenant ces boiteux, ces perclus, l’un avec une canne, l’autre un bâton de bois trouvé dans un coin et un peu travaillé, celui-ci avec une béquille, celui-là avec  une béquille et un bâton ; on les a amenés des hôpitaux pas guéris du tout, avec des plaies non cicatrisées et des membres atrophiés. Ces pauvres gens ont encore besoin de soins assidus et on les laisse dans leurs baraques, seuls avec leur peine amère et leur infirmité. Nous sommes ici  c’est entendu, et ceux de notre compagnie qu’on laisse venir à la visite bénéficient d’un pansement ou d’un massage que nous leur faisons à la française, mais si nous n’étions pas là, qu’adviendrait-il ? Il y a bien des Allemands qu’on dénomme infirmiers, de vieux pères qui n’ont jamais de leur vie, vu faire un pansement ; ils examinent une blessure et collent dessus un cataplasme, et ça y est, au tour d’un autre. Jamais les malheureux ne guériront de la sorte. Je verrai à ma rentrée ce que l’on fait dans les camps français, et la comparaison sera sans doute, assez frappante.

 

Dimanche 20 décembre.

 

C’est dimanche, le 4ème de l’Avent, pas de messe pour un prisonnier, du moins je n’en ai pas entendu parler. Je m’informerai aujourd’hui même, je veux savoir, on n’est quand même pas des bêtes !

Triste temps ce matin, il pleut et il fait froid. Je suis heureux des galoches que j’ai achetées ; je n’ai plus froid aux pieds et je puis aller librement dans la cour boueuse respirer un peu l’air, car il ne fait pas bon rester constamment dans l’atmosphère  viciée des baraques et je veux à tout prix rester bien portant.

J’ai revu tout à l’heure Legrand d’Ennevelin, il était en train de lessiver une chemise, il frottait très fort mais ne réussissait pas à la faire devenir blanche, je comprends : il n’avait pas de savon. Je lui en offre un morceau que j’avais acheté pour laver aussi mon linge. Il en fut très heureux, il n’avait plus d’argent pour en acheter, et comme j’appris qu’il n’avait qu’une chemise et un caleçon, je lui remis une chemise et un caleçon que j’avais apportés de Maubeuge, n’est-ce pas bien, ma femme ? J’ai vu devant moi un homme heureux et comme tu me connais, tu te doutes que j’ai été aussi heureux sinon plus heureux que lui.

Continuant à déambuler, j’ai rencontré les Lillois et ensemble nous avons un peu causé du pays. L’un d’eux m’a dit qu’il avait ce matin assisté à la messe dite par un prêtre alsacien qui avait fait un très joli sermon en français. La messe était, paraît-il, pour les soldats de la 1ère Cie et nous, nous sommes à la 3ème, c’est ce qui explique  que nous ne l’avons pas su. Le prêtre a dit qu’il célébrerait la messe  à la Noël, je ferai tout mon possible pour y assister et même pour y communier. Je serais si heureux de prier pour vous tous mes aimés, quand j’aurai le Bon Dieu en moi. 

 

Lundi 21 décembre.

 

J’ai dû hier interrompre ma narration brusquement parce qu’on m’amenait du monde à panser à l’infirmerie. J’aurais voulu ce matin commencer assez tôt, la chose ne m’a pas été possible, parce que les camarades devant changer de baraque, n’avaient pu venir m’aider. Entre parenthèses, savez vous ce que j’ai fait comme pansements ? Eh ! bien tout simplement 75 de 8 heures 1 /2  à 11 heures ½  et j’étais seul. Quand je vous disais que les affaires reprenaient ! J’étais à mon avant dernier pansement, quand le Médecin-Chef  de l’hôpital de Giessen vint me trouver pour me dire ce qui suit : «  J’ai vu le Commandant du camp et je lui ai dit que vous ne pouviez pas être traités en prisonniers de guerre, en conséquence, vous irez à l’hôpital. »

Et comme je lui demandais si nous repartirions bientôt en France, il me répondit qu’il ne le savait pas. Je suis allé immédiatement communiquer la chose aux amis et naturellement, ils furent heureux à l’annonce de cette nouvelle. C’était une réponse à la lettre que j’avais écrite il y a quelques jours au Général Commandant le camp  et une preuve qu’on ne peut pas laisser ces gens tranquilles.

Je revins à ma baraque pour dîner et faire mes préparatifs pour le déménagement, car moi aussi je devais déménager avec les 25 malades de l’infirmerie. L’opération fut effectuée dans le courant de l’après midi. Et il n’y avait rien de plus cocasse que le cortège de ces éclopés se rendant d’un bout à l’autre du camp, avec leur fourniment, sac au dos, je fermai la marche.

A présent, je suis installé dans mon nouveau domicile. Ce n’est ni pire, ni mieux que de l’autre côté, à part une chose, la baraque est absolument neuve, et nous logerons sur une nouvelle paillasse, sur un nouveau drap, ce qui est un luxe, et je serai recouvert d’une couverture nouvelle.

Pour combien de temps suis-je ici ? Si le Médecin-Chef a dit vrai, je pense que demain nous déménagerons à nouveau, mais pour l’hôpital. Là, sans doute, nous serons mieux soignés, mieux nourris  et mieux logés. C’est ce qu’on nous dit, du reste, et ce serait vraiment malheureux, n’étant plus prisonniers, d’être traités comme prisonniers.

Ma Germaine, ma femme aimée, je pense beaucoup à toi et à nos gosses, ce soir, et j’ai en tête comme une lueur d’espoir. Peut être reverrons-nous bientôt la France, notre doux pays, peut-être serons nous rendus à l’hôpital de Lille et peut-être alors vous reverrai-je mes aimés. Je mets ma confiance dans le Bon Dieu que chaque jour je prie, pour vous et pour moi.

Ce soir, nouvel exploit des Allemands vis à vis de nous : on nous a privés de souper. Pourquoi ? Mystère. On nous distribuait jusqu’à présent chaque jour un pain pour 3, maintenant, c’est un pain pour 4. Terrible, si on ne vendait pas de pain à une petite boutique qu’il y a ici dans le camp, il faudrait tout simplement mourir de faim. Voilà au reste, à mon avis, ce qui menace les prisonniers pour peu que la guerre dure : la faim, nos hommes en Allemagne auront faim. Quel peuple que celui-ci !

Je voyais encore, cette après-midi, arriver au camp 5 à 600 civils belges, venant tous du camp d Wetzlar où ils étaient depuis un mois environ. Les pauvres gens défilaient 4 par 4, comme des malheureux, la figure décharnée et triste, et les Allemands qui les regardaient faisaient des réflexions sans doute très intelligents et ricanaient en les voyant passer et je songeais aux vers du poète :

  «  Qu’il est beau d’insulter aux bras chargés d’entraves ! »

Je vous écris ces quelques réflexions dans mon lit. Je vais maintenant dire ma prière et tâcher de m’endormir en pensant à vous, mes aimés, cela me reposera un peu des pensées mauvaises qui tout le jour m’assaillent en ce pays. Bonsoir ma femme chérie, bonsoir mes gosses, bonsoir ma mère. Que Dieu vous garde et vous protège toujours !

 

Mardi 22 décembre.

 

Il est 10 heures, je suis un peu libre et veux écrire quelques impressions.

La visite ce matin s’est assez vivement passée, nous n’avions plus ni vaseline, ni teinture d’iode pour faire les pansements, ni d’huile pour faire les massages. On nous a promis toutes ces choses pour l’après-midi et nos clients reviendront donc vers 2 heures. En attendant nous nous ennuyons plus ou moins ; il y a bien ici  pour le moment à l’infirmerie pour m’aider Lemaire, Méresse et Faillez, mais on n’a pas toujours quelque chose à se dire. Aujourd’hui, nous avons bien dit 10 fois que nous voudrions être à l’hôpital où l’on serait mieux nourri et logé et en France, où l’on se sentirait si bien, franchement, pouvons nous encore le répéter jusqu’à midi, on n’ose plus. Après-midi, évidemment, on recommencera  mais on tâchera de varier un peu les tours de phrases de façon que ça ne paraisse pas être la même chose que le matin.

L’après-midi nous réserva quelque chose qui nous fit mal : ce fut l’arrivée au camp de 1 000 prisonniers environ venant de la Marne et de l’Argonne. Je ne sais pas encore dans quelles conditions tant d’hommes ont été faits prisonniers. Je me le ferai expliquer tout à l’heure. On raconte bien certaines histoires mais je ne crois pas tout. Quoiqu’il en soit, il paraît certain qu’en ce moment partout la lutte est grave. Attendons avec confiance, mais ce serait vraiment malheureux si nous étions un jour condamnés à devenir sujets allemands. Pour ma part, je préfère tout, à cela. Chez nous, il y a un peu de liberté, ici c’est l’esclavage sur toute la ligne.

 

Mercredi 23 décembre.  Fête anniversaire de mon Emile.

 

Il a gelé très fort la nuit dernière et l’hiver bat son plein ; Que je plains nos malheureux soldats qui sont dans les tranchées par ce froid glacial !

J’ai ce matin la tête pleine de doux souvenirs, c’est aujourd’hui la fête anniversaire de mon Emile, je ne pense qu’à cela et certes, j’en suis sûr, mon grand garçon ne pense qu’à cela. Il aurait été si heureux, le cher aimé, si son père avait pu être près de lui en ce jour, pour l’embrasser, lui dire quelques bonnes paroles et lui faire un petit cadeau. Hélas ! Mon Emile, mon chéri, père est loin, bien loin, en plein pays ennemi, et il n’y a que sa pensée et son cœur qui puissent être près de toi. Oh ! Comme il t’aime ton père, mon Emile, et comme il est désolé, comme il pleure quand il pense à toi et à tes frères. Ce matin, père a regardé vos photos à tous mes enfants. Il y avait longtemps déjà qu’il n’avait regardé vos figures aimées, il était poussé aujourd’hui à le faire, sans doute  parce qu’il avait besoin de pleurer. Et j’ai pleuré, mes enfants chéris, tellement je vous aime et tellement dans ces conditions, je trouve dure la séparation. J’ai pleuré aussi naturellement parce que votre bonne mère me manque et rien au monde n’est capable de me faire oublier ma famille, comme rien au monde ne peut la remplacer dans ma pensée et mon cœur.

Et je me rends compte aussi que je vous manque, ô mes aimés, un époux, un père ne se remplacent pas, et jamais personne au monde ne vous aimera comme je vous aime et ne sera dévoué à vos intérêts comme je le suis.

J’en ai fini avec ce chapitre, j’ai laissé couler un peu les larmes de mon cœur, il s’agit maintenant de m’armer de courage pour continuer la lutte.

Et tandis que j’écris, j’entends dehors les cris plutôt que les chants des troupes allemandes qui passent, des jeunes « galureaux » que l’on destine à la mort, à la boucherie et que l’on gonfle avec des mots.

J’ai eu cette après-midi, une très agréable surprise ; me promenant dans les cours à la recherche des soldats arrivés hier, devine, ma femme, qui j’ai rencontré ici : eh  bien ! Léon Pollet de Pont-à-Marcq, du 9ème Chasseurs, fait prisonnier dans l’Argonne avec sa compagnie. Il était avec quelques soldats du pays d’Attiches, d’Ennevelin, de Templeuve, de Thumeries. J’aurai les noms ces jours-ci et je les noterai pour ne pas les oublier. J’ai du regardé à 2 fois pour reconnaître Léon ; il n’était pas maigri au contraire, mais j’ai eu peins à le remettre à première vue parce qu’il avait laissé pousser sa barbe, une petite barbe blonde qui lui cadrait la figure. Inutile de dire qu’il fut très heureux de me voir et moi également. Il me demanda des nouvelles du pays, je ne pus que lui dire ce que tu m’avais dit, Germaine, quand tu es venue à Maubeuge, mais cela suffit à le rassurer, car il ne savait pas s’il n’y avait pas eu de bataille du côté de chez nous et était dans l’ignorance absolue.

Léon Pollet et les autres du pays ont été pris, comme je l’ai dit plus haut, dans l’Argonne, d’une façon malheureuse et il serait trop long de relater ici tous les détails qu’il m’a donnés à ce sujet. Mais je puis dire que ce qui ressort clairement de sa déclaration, comme de celle des autres, c’est que les officiers n’ont pas fait tout leur devoir. Cette guerre de tranchées sans doute est faite de surprises, mais de ce que je recueille de différentes sources, il me paraît que nos officiers semblent s’endormir sur la ligne de feu, alors qu’il leur faudrait être constamment en éveil et ne pas lâcher leurs hommes, surtout en face d’un ennemi excessivement mobile, très discipliné et très actif.

Ces choses, j’aimerai à les trouver relatées dans des ouvrages après la guerre ; sans doute, je ne les aurai pas vécues, mais j’aurai eu tant de relations et de sources si diverses que j’aurai fini par me faire une opinion assez précise et assez nette sur les événements actuels et que je pourrai en causer.

Et voilà presque finie une journée qui a été presque complètement remplie par la pensée de mon Emile, et par votre souvenir à tous, mes aimés. Je vais me jeter sur mon lit en pensant à vous et en priant pour vous. Que le Bon Dieu fasse bientôt, si c’est possible, que nous quittions ce camp pour aller en France nous dévouer à nouveau librement pour les nôtres. Bonne nuit et que Dieu vous garde.

 

Jeudi 24 décembre.

 

Triste veille de Noël ; nous avons à midi circulé par les cours avec Léon Pollet et quelques amis, regrettant bien tous de ne pas être au pays ces jours-ci.

Après-midi, on a demandé quels étaient ceux qui désiraient se confesser pour communier. Je me suis fait inscrire, et à 2 heures, nous partions pour trouver le prêtre. Nous nous sommes demandés de suite comment un seul homme pourrait faire pour confesser tant de soldats, nous étions en effet de 500 à 600. Une sélection fut vite établie et j’eus la bonne fortune de pouvoir me confesser avec une centaine de mes camarades.

Demain la messe sera célébrée à 6 heures ¼  dans une baraque inoccupée ; à cette messe, nous communierons. Inutile de te dire, ma femme, ma Germaine aimée, si je prierais pour toi, pour mes gosses, pour nos parents, quand j’aurai dans mon cœur le Dieu des Forts.

Le prêtre qui nous a confessés est un alsacien qui rappelle un peu, au physique, Georges Duriez ; il est très aimable et fort avenant.

Ce soir, j’ai fait un petit tour et j’ai rencontré un nommé Martin de Brillon, près de St Amand, neveu de Monsieur Honorez de Pont-à-Marcq. Il est sergent  au 9ème Chasseurs à pieds et a été pris dans l’Argonne, en même temps que Léon Pollet. J’ai vu également un jeune homme de Saméon qui connaît très bien M. le Curé, et aussi beaucoup de Lillois qui vont me donner leurs adresses pour que, si je retourne en France bientôt, je puis donner des nouvelles à leurs familles.

Dans ces causeries, le temps se passe plus vite et plus agréablement, et puis l’on se documente, l’on apprend beaucoup de choses. C’est ainsi que j’ai connu dans le détail l’affaire dans laquelle avaient été pris nos petits chasseurs : ils ont été encerclés au moment précis où ils se disposaient à encercler les « Boches » et ces derniers risquaient alors leur va-tout, puisqu’ils ne pouvaient plus tenir dans leurs tranchées, à cause du tir précis de l’artillerie française.

On nous dit, ce soir, que Lille serait repris et que 25 000 Allemands seraient prisonniers ; si c’était vrai, quelle délivrance et que je souhaite que ce soit réalisé.

Noël en Allemagne, c’est la grandissime fête, je vous en parlerai demain.

 

Vendredi 25 décembre.

 

Ce matin, j’étais debout à 6 heures pour assister à la messe à 6 heures ¼ , je suis arrivé à l’offertoire, car on avait commencé à l’heure militaire et je n’avais pas voulu aller communier, sans me débarbouiller. Quelle cérémonie impressionnante que celle d’une messe dans un camp de prisonniers de guerre, sur un autel dressé sur une table rustique, dans le fond d’une baraque, parmi les paillasses et les escabeaux. Et au moment de la communion, quand fut récité le confiteor, quel beau spectacle que tous ces hommes à la figure aguerrie, s’avançant pieusement vers l’autel, se mettant à genoux et recevant leur Dieu. Je me souviendrai toute ma vie de la messe de Noël à laquelle j’ai assisté dans le camp de Giessen en 1914.

Après la cérémonie, le prêtre qui avait officié, prononça quelques paroles du cœur que je résumerai : «  Mes amis, vous m’avez procuré la plus grande émotion que j’ai ressentie de ma vie et toujours le spectacle qu’il m’a été donné de considérer en ce jour restera gravé en ma mémoire. Qu’on ne vienne plus me dire qu’il n’y a plus de catholiques en france ! Je protesterai véhémentement, non seulement il y a des catholiques, mais de fervents catholiques, dirai-je, et je les ai appréciés ».

J’ai beaucoup prié pour toi, ma Germaine adorée, pour nos 4 anges, pour ma mère, pour mes frères, pour tes parents, pour mes oncles et tantes, pour M. le Curé et autres personnes de Pont-à-Marcq. J’ai demandé que pour nous tous la Sainte volonté de Dieu soit faite et que je puisse vous revoir le plus vite possible.

Et voici, maintenant, cette journée presque achevée : à part cet événement, nous n’avons pas vu ici que c’était Noël ; nous avons été aussi mal nourris que d’habitude, et, à ce propos, je ne puis résister au désir de vous présenter le menu de ce jour : - matin : jus d’orge grillé ; - midi : espèce de soupe avec pommes de terre et carottes à moitié cuites ; - soir : eau chaude mélangée de farine, pain à peu près noir, assez pour ne pas mourir, eau fraîche à discrétion. Je l’ai déjà dit et je le répète, c’est un régime de famine, et que sera-ce dans 1 mois, dans 2 mois, quand les vivres se feront rares dans ce pays ?

On nous apprend ce soir des nouvelles qui, si elles sont confirmées, sont réellement intéressantes. Lille, Roubaix, Tourcoing seraient évacués par les troupes allemandes. Montmédy et Stenay seraient bombardés par les troupes françaises qui avanceraient à marches forcées. Tout irait bien en Russie et en Serbie. Si tout était vrai, ce serait beau et nous pourrions envisager la fin de la guerre comme plutôt prochaine. Espérons et attendons.

Vous avez du, mes amis, passer là-bas au pays une triste fête de Noël, j’ai bien pensé à vous tous, allez, et je souffre plus pour vous que pour moi. Oh ! Que bientôt, je puisse à nouveau vous prouver combien je vous aime.

 Et maintenant, je vais refaire mon lit pour me cocher en pensant à vous et en priant pour vous. Bonsoir ma Germaine, ma femme, bonsoir Emile, Raymond, Jean, Marie-Thérèse, bonsoir ma mère, que Dieu vous garde tous jusqu’à mon retour. Vive notre France toujours et vive Dieu, vive le Christ qui aime les Francs.

 

Samedi 26 décembre.

 

Je n’ai pas eu beaucoup de temps aujourd’hui pour écrire et mon premier moment libre est en me mettant au lit.

Ce matin, j’ai assisté à une messe chantée à 9 heures et il y avait certainement au moins 600 soldats. On a dit le Kyrie, le Gloria, le Credo, le Sanctus et l’Agnus Dei puis le cantique Il est né le divin enfant. Une autre messe chantée avait lieu à 10 heures. J’étais sorti et revenais à l’infirmerie quand on vint me rechercher  pour chanter, je dus m’incliner très volontiers du reste. Je rentrai donc dans la baraque et assistai à une nouvelle messe chantée. C’était réellement intéressant en même temps qu’impressionnant de voir tous ces militaires de tous âges et de toutes armes, à genoux devant l’autel où officiait un prêtre alsacien. C’est dans ces circonstances que l’on remarque qu’il y a encore de la religion au cœur des Français, et que si chez nous le respect humain n’était pas si puissant, tout irait mieux. Ici il n’y a pas de respect humain, tout au plus un peu de timidité, vite disparue du reste. Tout le monde a une attitude calme et recueillie, tout le monde chante et prie. J’ai chanté, ma femme, pour animer les autres, mais j’ai surtout prié pour toi ma Germaine, pour nos chers petits anges, pour nos parents, pour Mr le Curé, pour nos amis, pour la France.

Demain j’irai encore à la messe pour prier, la prière nous donne la force à nous prisonniers qui n’avons pas d’autre consolation ni d’autre réconfort.

L’après midi, j’ai fait des pansements en compagnie de quelques infirmiers, puis vers 5 heures, je suis sorti pour fumer une pipe, jusqu’à l’heure de la soupe, à 6 heures. Ces jours ci, jour de Noël, aujourd’hui et demain, nous pouvons fumer, c’est pour tous un vrai régal, aussi il faut voir les nuages de fumée qui montent de tous les coins des cours. Mais le tabac se fait rare, d’ici quelques jours, il n’y en aura plus nulle part, ce sera dur pour beaucoup de ne plus pouvoir fumer du tout, mais enfin il faudra bien se courber.

Mes yeux se ferment, je vais m’endormir en pensant à vous et en priant pour vous, mes aimés. Bonsoir à tous, je vous embrasse, à demain et que Dieu vous garde.

 

 

Dimanche 27 décembre.

 

Aujourd’hui, pas de messe, le prêtre alsacien n’ayant pas eu l’autorisation de continuer son service dans le camp.

A 9 heures, visite et alors jusqu’à11 heures pansements. Après midi, le major qui fait les visites m’appelle et m’annonce que je partirai demain à l’hôpital de Giessen avec un infirmier dont il n’a pu me dire le nom, je le saurai demain.

Voilà encore du changement dans mon existence. Je vais une fois de plus lâcher les camarades et je ferai tout pour qu’ils viennent le plus vite possible me retrouver. Il paraît qu’à l’hôpital on est mieux nourri et mieux logé : c’est déjà quelque chose.

Et puis il y a une chose intéressante, ici dans le camp, presque tout le monde commence à être criblé de poux. Voyez-vous si c’est intéressant. Un spectacle curieux c’est d’aller dans une baraque quand tout le monde y est réuni, il est bien rare de ne pas voir une dizaine de types faire ce qu’on dénomme vulgairement la chasse, tout ce monde cherche la vermine. Misère, misère, et que sera-ce dans quelques mois ? Ceux qui ont amené les poux sont surtout les Hindous, mais aussi les Français venant des tranchées ou de Montmédy où paraît-il, ça pullule. J’ai donc des chances d’être préservé de tout cela, sinon j’aurais du sans aucun doute sacrifier ma barbe, comme j’ai du sacrifier mes cheveux.

Il y a des chances aussi pour qu’à l’hôpital, je ne mange plus de soupe aux marrons, de soupe aux choux-raves, de la soupe au riz et autres horreurs.

Enfin, si je pars demain et s’il y a possibilité de continuer mon carnet, je vous tiendrai au courant. En attendant, je vous dit bonsoir à tous et je t’embrasse bien fort, ma Germaine, et vous aussi mes enfants et vous ma mère. Bonsoir ! Que Dieu vous protège et nous rendent bientôt les uns aux autres !

 

 

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